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Au bout du silence : Théories critique et littéraire

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Peut-on parler d’une théorie critique à l’œuvre dans Au bout du silence de Laurent Owondo ?

L’usage du mot critique ici équivaut au terme de recherche. Notamment de recherche en littérature. Cette recherche appliquée à la littérature vise une finalité didactique. Elle a donc pour objet le savoir que véhicule la littérature. La didactique étant théorie de l’enseignement, elle transforme le savoir littéraire en connaissances transmissibles.

Le souci critique ici a une fonction didactique.  Il déroule en arrière plan la question de l’enseignement de la littérature. Enseignement entendu ici comme  transmission de la connaissance. Connaissance contenu dans le texte. Son identification et sa transmission  ont pour optique la compréhension, l’expression, l’apprentissage, la formation, la représentation du monde et des choses…

La critique entendue ici est une opération heuristique. Elle sert à la découverte. Elle est une opération heuristique à fonction didactique. Elle explore dans le texte les formes langagières, symboliques, institutionnelles, sociétales, historiques, contextuelles de manière à en déterminer la signification. Pour le dire tout simplement, il s’agit de la critique universitaire. A côté de celle-ci, il y a la critique journalistique qui s’intéresse à l’actualité littéraire et à la valorisation des œuvres. Il y a de même la critique créatrice ayant pour objet le processus de création et faite essentiellement par les écrivains.

La théorie littéraire est la science de la littérature. Elle s’intéresse aux lois, aux propriétés spécifiques du texte. Elle élabore les connaissances nécessaires à la définition, de même qu’à la compréhension du texte. La théorie est l’ensemble des problèmes, des hypothèses et des concepts qui disent le texte et donne à le connaître. C’est le savoir sur le texte. La critique consiste en l’identification de ce savoir dans l’optique de la résolution des problèmes liés à la compréhension du sens du texte.

Le texte se donne comme le construit langagier dans lequel évoluent des êtres de papier par lesquels un auteur formule sa vision du monde et de l’homme. Il a pour résultat l’œuvre, c’est-à-dire la somme matériel tenu dans les mains ou trouvant sa place dans une librairie sinon, une bibliothèque : le livre.

L’objet de la critique est le texte en tant qu’univers de sens. Elle se veut pratique d’exploration du langage en tant que signe signifiant. Tout ce qui est dit du texte n’est pas critique. Toutefois, tout ce qui est critique relève du texte. La critique intervient comme résolution du problème d’interprétation et de compréhension du texte. Un texte transparent ne soulève aucun problème de compréhension. Donc n’est pas sujet à l’activité critique. Un texte qui dit plus que ce qu’il dit nécessite l’activité critique. La critique intervient afin de résoudre les problèmes de compréhension liés aux dimensions discursives supplémentaires. Elle intervient au-delà de la littéralité, c’est-à-dire au-delà de ce que tout le monde peut comprendre sans effort. Au-delà du sens littéral, intersubjectif.

Peut-on parler de la formulation d’une théorie critique à l’œuvre dans Au bout du silence de Laurent Owondo ? Par théorie, on entend ici modèle. Habituellement on parle de grille ou de perspective. Ou tout simplement de méthode. Quels concepts modélisent la pratique de lecture dans Au bout du silence ?

Au bout du silence est reçu comme le roman gabonais le plus hermétique. Pour celà, il paraît difficile d’accès. Ce qui en fait le roman par excellence pour l’exercice critique en vue de la compréhension, c’est-à-dire l’acte donateur du sens permettant de voir quelque chose comme quelque chose.

De même que l’oiseau a été modèle de l’avis, c’est-à-dire de l’appareil volant dont le modèle est l’oiseau connu de nos jours sous le nom d’avion, appareil volant imitant l’oiseau naturel, quels modèles peut-on identifier dans Au bout du silence définissant, conceptualisant, matérialisant les actes littéraires que sont : la création, la manifestation ou encore la lecture ?

Le texte est l’expression d’une harmonie rompue à reconstituer. Il demeure un univers pertubé par une explosion initiale qui met tout sens dessus-dessous. En tohu-bohu. Il y a donc une conception cosmique du texte chez Laurent Owondo. Une perturbation engendre le chaos, disloque l’ordre initial, disloque le sens. Le texte est le construit par lequel le langage vise la recollection du sens perdu. Écrire c’est donc mettre de l’ordre,  restaurer l’ordre du monde aux moyens de mots, du langage, de la parole. L’acte d’écrire part d’un sentiment intérieur,  d’une émotion assimilable à de la fièvre, jaillit du regard du monde comme il est en contraste avec le monde comme il devrait être.  C’est dans l’espace chaotique, la prise de conscience de l’ordre cosmique et le cheminement vers. Ecrire, c’est reconnecter les éléments du monde en vue de l’harmonie. D’où une forte propension au modèle communicationnel ou circualtionnel par lesquels les éléments d’un système communiquent harmonieusement. Le modèle communicationnel est illustré par la périphrase qui sert pour nommer le village situé entre le grand fromager et la rivière de gros galets. Le fromager : l’atmosphère et l’héliosphère (l’air et le feu), le village, la lithosphère (la terre). La rivière  : l’hydrosphère (l’eau). La communication de ces trois éléments est favorable à la biosphère (la vie). L’écriture est donc homéostasie, quête et maintenance de l’équilibre motivées par la prise de conscience de l’interconnectivité des choses et du monde. Tout est connecté. L’interconnectivité nécessite l’équilibre au service de la vie. Ecrire c’est œuvrer pour la vie. Au bout du silence de Laurent Owondo est donc un hymne à la vie incarné par Nindia l’espoir : “Elle qui ne comprenait déjà rien à ce qui leur arrivait et dont la seule certitude était qu’il fallait continuer à vivre”.  Vivre quand même, vivre surtout, vivre toujours parce que l’harmonie est rompu par la rature qui la raye et l’explosion qui l’éparpille. “Anka revit le village entre le grand fromager  et la rivière de gros galets, le jour où il se couvrit de croix”. “Il finit par venir, l’usurpateur”. “Il frappa, écrasa, éparpilla”. L’éparpillement est la rupture de l’harmonie initiale. Les croix, la rature, l’effacement de celle-ci.

Un concept dans le roman de Laurent Owondo indique cette relation de l’œuvre à la rupture de l’harmonie. La technicouleur. C’est un concept qui intervient comme un cheveu dans la soupe. Un espèce d’instrus dans l’ensemble du roman mais qui intervient pourtant comme pour le résumer. Comme un clin d’œil de l’auteur : “C’est ça…  Voilà de quoi je parle… Voilà, ce que je suis en train de dire. La technicouleur”. En physique, la technicouleur est une théorie servant à expliquer la rupture de symétrie au niveau des interactions. La symétrie étant la manifestation par excellence de l’harmonie des couleurs ou des formes, on essaie de comprendre à peu près là où Laurent Owondo veut nous amener, à savoir, à l’idée de rupture de symétrie ou d’ incohérence. Dans Au bout du silence, Laurent Owondo utilise le concept de la technicouleur comme pour évoquer un biais cognitif. Dans le roman, le concept renvoie à une coloration de l’esprit qui fait croire  que l’on est ce que l’on n’est pas. Qui fait croire que là où l’on vit est assimilable à un endroit paradisiaque. Par exemple, Ringo qui vit dans le bidonville de Petite-Venise se croit être aux Etats unis d’Amérique, un pays riche, développé et prospère. Bidonville a ne States. La technicouleur est un biais cognitif, une sorte de bipolarité faisant voir le monde comme il n’est pas. Mais peut-être comme il devait être. En suivant le regard, on ne peut, ne pas penser au Gabon. Gabon a ne Dubaï. La technicouleur est donc l’imagination d’un paradis artificiel. D’où la conception du monde et du texte chez Laurent Owondo. Le monde est une réalité augmentée. Il y a des choses. Derrière les choses, le monde se poursuit. Si le texte est tel le monde, il y a donc une dimension supplémentaire du texte. Le texte dit plus que ce qu’il dit, montre plus que ce qu’il montre. Le texte n’est pas ce qui est écrit. Il est ce qui écrit plus le silence qui dit ce qui est. Il est ce que l’on voit plus l’horizon qui ne montre pas tout mais qui révèle au fur à mesure qu’il s’éloigne en fonction de la perspective que l’on adopte. D’où le modèle du regard, le regard scrutateur. Par quoi écrire, c’est scruter, regarder profondément, à fond dans l’horizon qui se carre devant les yeux. « L’aïeul scrutait l’horizon et c’était en réalité Ombre qu’il cherchait”. “Alors Ombre, remplissant son horizon”. “elle s’avança et alla se carrer devant Rèdiwa dont elle teinta la vision”. Le texte ouvre, forge une autre dimension, la dimension supplémentaire. “La lumière conjuguée de l’âtre et  de deux lanternes sculptait une autre dimension”. “ Son regard s’arrêta cependant sur le grand fromager. “Anka observa ses branches noueuses et dégarnies. Sans savoir pourquoi, les branches du fromager lui firent penser à d’immenses bras tendus invitant de toute part vers le village quelque lointain passant”. Le regard simple voit l’arbre. Le regard scrutateur voit l’ancêtre sacrifié pour le bien de la communauté, l’ancêtre métamorphosé en arbre, le secret des masques révélé par songe de génération en génération à l’élu des masques : celui dont les yeux voient ce qu’il y a derrière toute chose. D’où le modèle de l’arbre, du fromager ou du palétuvier voire même de la forêt. Comme les racines, le texte au départ va dans tous les sens puis converge vers un tronc commun, un thème, un sujet, une isotopie, un sens. Ecrire c’est reconstituer les éléments éparses d’une unité, émettre des points de vue sur un objet donné. Les perceptions du regard sur les choses et les êtres. Si l’écrivain était un piroguier sur le fleuve du langage, son écriture ressemblerait à cet itinéraire de Nindia. “ Voilà Nindia assise à l’avant de la pirogue. Elle glissait sous l’escorte de la forêt. Elle glissait sans arrière-pensée jusque-là où la forêt soudain se clairsemait, devenait champ de roseaux, herbe rase, avant de resurgir de loin en loin, reconstituée”. Écrire, c’est reconstituer les éléments épars d’une signification, mettre ensemble ce qui fait sens, qui oriente ou signifie. C’est faire tronc commun. “ J’étais sans jambes ni bras. Juste un tronc. Un arbre pétrifié face à la forêt sombre”. Écrire c’est tisser, prendre la multitude de fils que sont les signes, les mots et les lettres, pour en faire un tissu, le texte. “ Du fond du gouffre j’ai entendu la voix de Tat’ Rèdiwa surgir, tissant en seul conte l’éparpillement des paroles. L’écriture est l’unité des mots et des choses. “ Me voilà un parmi un peuple”.

Les éléments éparpillés créent le flou qui complique la clarté du texte. Aussi, lire c’est reconstituer l’ordre du texte afin de lui redonner sa clarté. Pour comprendre le texte, il paraît utile de reconstituer les éléments épars de l’unité disloquée de manière à faire jaillir la clarté. Lire c’est mettre les choses à la place qu’il faut. “Tout à présent semble si simple qu’Anka s’émerveille. Non pas tant du surgissement de ce ciel hors saison, mais seulement de le mettre là, à la place qu’il pense lui convenir, c’est-à-dire au commencement. Il s’émerveille de ce début de clarté là où régnait le flou”. Mettre les choses à la place qu’il faut, dépend de plusieurs paramètres dont le plus important est la perspective du regard, l’horizon, et l’identification de la chose quêter. Sans objet, nul sens. “L’horizon ! Je cherchais l’horizon qui pouvait borner le ciel”. Le texte est naturellement ouvert. L’horizon borne la perspective, donne à chercher dans les limites de la vision, dans l’étendu du regard. Dans la vision qui se carre devant les yeux. On ne voit que ce que l’on peut voir, que ce qui se présente devant les yeux. Ou encore que ce que l’on veut voir. Aussi pour trouver Ombre, il faut la chercher. Il faut reconnaître les indices du chemin qui mène à elle.  “ Quelle importance peut revêtir une sécheresse pour qui ne cherche Ombre”. Le texte est rempli d’indices qui guident la lecture et cadre l’errance du lecteur. “Dans son regard d’errante, quel signe inattendu l’obligea à s’arrêter”. Les indices guident le lecteur. Au nombre des indices il y a le verbe comprendre qui apparaît lorsqu’il y a quelque chose à comprendre. “Comprendre qui peut comprendre”. Aussi, “il faut toujours essayer de comprendre les gestes de l’aïeul”. Il faut toujours essayer de comprendre. Car le texte dit toujours autres choses que ce qu’il dit rendant difficile la décision, la critique, car critiquer c’est décider. La difficulté interprétative vient d’abord du fait de l’éparpillement. Ensuite de l’enchevêtrement de la pensée : « Les pensées s’enchevêtrent dans ma tête comme une forêt de palétuviers ou la pauvre femme que je suis se perd ». L’enchevêtrement créé l’indiscernabilité dûe à la dimension supplémentaire du langage. Ceci rend problématique toute interprétation, cause même un conflit d’interprétation : “La gifle de Kota partait. Une de plus qui brûlait la joue d’Anka. Mais, cette fois, Anka ne savait plus si le visage ravagé de tics de son père suppliait ou menaçait”. Le père gifle son fils parce qu’il ne veut plus aller à l’école. On ne sait pas s’il punit ou s’il supplie. La mère gronde le fils. On ne sait pas s’il elle est en colère ou si elle se confie. « La mère ne haussa pas la voix. Elle murmurait presque. Son ton était de confidence. Elle expliquait plus qu’elle ne grondait ». Il y a rupture d’adéquation entre ce qui est dit, et comment on l’exprime. Quelqu’un qui gronde en murmurant, gronde-t-il ou se confie-t-il ? L’inadéquation du geste et de la parole donne des signes ambigus, marqués d’ambiguïtés. Et la langue elle-même charge d’ombres le texte. A l’exemple de la langue de Kota : une langue faite de sons, de murmures, de musique, de mouvement du corps, de silence. Une langue étrange, évasive qui évolue vers une clarté éblouissante. “il n’y eut plus que la voix de Kota à la place de ses silences”. “Que ne pouvait revenir le temps où sa parole venait en lambeaux, entortillée, pleine de nœuds, de telle sorte qu’elle interdisait de voir où elle voulait mener ! A présent, elle n’était pas seulement abondante mais d’une clarté éblouissante. Elle filait droit au but, soulignait les évidences, soupesait, mesurait, sondait le monde”.

D’où la patience du lecteur. Qui au moyen du regard scrutateur est convié à considérer le texte patiemment, identifiant les signes qui mènent de l’ombre à la clarté selon le processus de la reconstitution de la recollection du sens, allant du silence, jusqu’au bout du silence par la scrutation.

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