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Au bout du silence : approche par genres

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Au bout du silence de Laurent Owondo est le résultat du questionnement d’Anka Rèdiwa face aux questionnements du regard d’autrui sur la raison de sa présence hebdomadaire là sur la digue qui longe le bord de mer. A la posture interrogatrice du passant qui le reconnaît et qui commence par trouver louche son attitude, Anka, gêné, se trouve dans le besoin de dire. Alors, se demande-t-il par où commencer. Où trouver les mots qui disent les raisons de sa présence continue là au bord mer ? Anka ne veut pas seulement dire, il veut faire voir, montrer à l’autre ce qu’il voit. Parce que la réponse à l’interrogation de l’autre ne peut qu’être qu’une invitation à voir, une invitation à remplir son regard de la vision qui occupe Anka, là où il se trouve. Anka est en quête de mots donc. Mais pas de n’importe quels mots, mais des mots qui donnent à voir, des mots spectaculaires. Des mots qui offrent au regard la vision de ses yeux. Anka veut dire sans trahir, sans oublier. Il se demande par où commencer surtout qu’il est au prise à la butée du silence. Comment dire sans rien dire ? Par où commencer ? “ Mais où trouver les mots qui diraient pourquoi il était là ? Comment faire voir sans rien oublier, sans rien trahir de ce qui le menait ? A la nécessité d’être là, répondaient désormais l’urgence de vouloir dire et le tourment de ne pas pouvoir”. Comment dire lorsque l’on ne peut pas dire ?

Anka trouve la réponse à son questionnement dans le processus créateur. Anka affirme qu’il voit maintenant. Il voit maintenant comment procéder. Il a l’intuition de la démarche par une façon d’être touché par l’atmosphère du moment. Une certaine façon de son corps d’être touché par le regard d’autrui également par la conformation du ciel, de la saison. Ceci déclenche en lui un processus générateur, créateur qui le plonge dans le souvenir, dans le fait de raconter de manière rétrospective son histoire. Tel un effet madeleine, la sensation de son corps couplée à la relation de son regard au ciel lui rappellent le ciel de son enfance et la fièvre de son grand-père, là où tout à commencé. Il est plongé dans la création, dans la diction. dans le fait de dire ce qu’il fait là sur la digue qui longe le bord mer. “A force de buter sur son propre silence, , il finit par se demander si cette fièvre qui l’embrassait face à tout visage interrogeant ses lèvres, n’était pas la même qui fit balbutier un jour son aïeul. Le ciel en cette saison était en effet pareil à celui-ci. Maintenant comme alors il ne ressemblait plus à rien; on aurait dit celui d’une saison sèche qui s’attarde”. “Anka affirma qu’il voyait maintenant”.  “ Le ciel. La soif. Cette saison insensée. C’est par là qu’il fallait commencer. C’est de là qu’il faudrait partir pour donner à voir Ombre telle qu’il la voit”.

La rétrospective qu’opère Anka, née de ce qu’il ressent dans son corps et de la relation de son regard au temps, se manifeste sous la forme du roman Au bout du silence de Laurent Owondo. Il est une suite de mots spéculaires, c’est-à-dire qui donne à voir. Sa principale fonction est d’expliquer le pourquoi de la présence d’Anka là où il se trouve dans le présent et de comment le dire pour faire voir. L’objet du roman est Ombre dont il s’agit de montrer l’existence sous le mode du silence à la faveur de la rencontre de deux événements. C’est la rencontre de ces événements qui génère l’histoire, qui génère l’écriture. Un événement présent qui rappelle un événement passé par quoi écrire c’est se souvenir. On en arrive à une première définition de l’acte d’écriture. Une relation du corps au temps qui satisfait un besoin de dire par le souvenir.  Aussi pour Laurent Owondo, c’est le cas ici de faire intervenir l’auteur afin d’expliquer sa théorie de la littérature, de l’écriture ainsi que la création. Puisque l’univers qui nous occupe ici est le sien. Après une fréquentation de son roman, on peut dire que pour Laurent Owondo, écrire, c’est revoir. Mais en réalité, voir. “Comme s’il n’était besoin de chercher longtemps, tant tout à présent va de soi, Anka revit le village entre le grand fromager et la rivière de gros galets, le jour où il se couvrit de croix”. ”Anka ne pouvait voir comme il voit maintenant”. Ecrire, c’est revoir. Ecrire c’est voir. Le revoir et le voir. Ecrire est effet du voir, parce que relation à l’image qui déclenche le séjour dans l’imagination. Un peu comme Anka durant ses jeux d’enfance.  “Il partait en voyage sur les images froissées d’une revue en couleurs sauvée des détritus. Entre ses doigts, un coléoptère était un avion. L’avion déployait ses ailes  et l’emportait au loin”. Ainsi, l’écriture est l’acte d’être là sans être là de l’écrivain, la présence absence. Aussi c’est montrer, présentifier ce qui n’est pas là. C’est surtout projeter au regard, les images de l’ailleurs. On comprend donc pourquoi Laurent Owondo n’a écrit qu’un seul roman.  Ici limitons nous à penser qu’il était dans le souci du mot spéculaire, dans la quête du mot qui fait voir et donc du genre qui le supporte. Et en termes de genre ce qui donne spectacle, ce qui projette dans le regard d’autrui l’expérience du regard de l’écrivain c’est bien le théâtre ou le cinéma. Genres de la monstration par excellence. C’est à ces genres qu’appelle le roman Au bout du silence. Roman qui pose la question du comment donner à voir ?

Au bout du silence est présenté comme un roman. L’est-il vraiment ? Dans la forme oui. Dans le contenu non.  Ou disons simplement qu’il est le roman des genres. Un roman métagénérique, métalangage sur d’autres genres. Comme si l’auteur voulait écrire une œuvre totale.

Précédemment on a dit que Laurent Owondo est en quête d’une écriture spéculaire. Que son roman est le résultat d’un revoir ou d’un voir. Il est également dans le souci du transport de l’objet vers l’autrui. Comment faire voir mais aussi transmettre à autrui l’objet de mon regard. Ou trouver les mots qui font voir mais aussi transmettent la présence ? Les mots qui la saisissent et la transportent dans l’autre ? Laurent Owondo, trouve dans le conte la réponse à cette question en lien avec la transmission. Les mots sont organisés par parole, une parole saisissante qui telle une main se saisit de l’objet et le déplace vers l’interlocuteur, vers le lecteur. Cette parole saisissante est donnée sous la forme du conte.  Le conte est une parole essentielle en ce qu’il transporte la présence. Il est le véhicule de l’être. Le canal de la transmission. La transmission de l’être. La parole chez Laurent Owondo est donc une parole saisissante et transmettante. Comme on l’observe dans les extraits suivants : “ Pour la première fois, Ombre voyait se fissurer le rempart derrière lequel se claquemurait un amant”. “ C’est pourquoi, sans plus de crainte, elle s’avança et alla se carrer devant Rèdiwa dont elle teinta la vision d’ocre et de kaolin. Et l’aïeul, considérant l’ocre et le kaolin qui jonchaient ses yeux, sut qu’Ombre était là”. “Tat’ la souleva délicatement de sa voix qui savait emprunter toutes les nuances de ce qui bruit. L’aïeul parla et ce fut Ombre qui se crut conduire à l’étreinte. Rèdiwa conta et ce fut Anka qui se mit à dormir tout simplement, bercé comme il lui était déjà arrivé certains soirs quand la voix de l’aïeul se faisait chant ”.

La parole saisit l’être et le transporte vers le destinataire, l’interlocuteur, le lecteur. Celui-ci en devient conscient à la faveur d’une expérience onirique après une période de latence ou d’incubation. Le conte transporte l’être. Le rêve le révèle. Le fait voir. Le manifeste. “Regarde. Je me suis couché hier. et j’ai vu, de mes yeux l’abîme. Du fond du gouffre j’ai entendu la voix de Tat’ Rèdiwa surgir, tissant en un seul conte l’éparpillement des paroles semées au fil des saisons où j’allais m’asseoir sur ses genoux.  L’insistance du ciel soudain chauffé à blanc m’a fait haleter. Me voilà un parmi un peuple qui déferle dans un vacarme assourdissant “.

Ecrire c’est faire voir. C’est également faire recevoir. C’est transmettre. Donner à voir, donner à vivre. Faire émerger l’interlocuteur dans l’expérience personnelle de ce qui est dit. Par l’immersion le discours prend vie, l’interlocuteur devient le sujet du discours. L’acteur principal de l’action, le héros de l’aventure raconté.

Mais si le souci principal de celui qui dit est de faire vivre à l’autre le monde raconté, c’est qu’il y a souci de celui qui dit de faire communauté et de révéler à l’autre son appartenance à la communauté d’un peuple. Ce souci, Laurent Owondo le résolve par le chant. Au bout du silence rappelle le conte, toutefois il est rythmé tel un chant. C’est un chant. Avec ses couplets, son refrain, sa participation communautaire et les danseurs okukwe porteurs de masques ocre et kaolin. Le masque c’est aussi le nom donné à celui qui porte le masque, le comédien ou le danseur. Et si Rèdiwa est un masque dont les yeux sont parés d’ocre et de kaolin il est aussi un okukwe. Le pont entre les mondes mais aussi entre les générations. « Était-ce la pénombre ? Était-ce la seule vertu de cette heure tardive qui ajoutait ce mystère au visage de Tat’ ? Anka ne savait. Il dit seulement que son aïeul était un masque dont le secret se lisait par les yeux »

Un conte sous forme de chant liant les membres d’une communauté renvoie à l’épopée. Au bout du silence est donc un roman qui parle d’un conte sous forme de chant par lequel les membres d’une communauté accèdent à leur identité. C’est donc une épopée qui parle des origines de la communauté notamment de leur ancêtre premier ou de l’archétype tutélaire. On comprend alors l’intuition de Jacques Chevrier lorsqu’il dit qu’Au bout du silence est un récit initiatique “ dans lequel on pu reconnaître la tribu des myénés”, mais qu’il attribue cependant à la communauté fang de par les masques. Les masques étant des récits, des photographies, des aéroports, on croit pouvoir dire que le récit d’Owondo rappelait à Chevrier inconsciemment un autre récit que l’on peut soupçonner être l’épopée mvett qui raconte “l’histoire lointaine du peuple fang et aux tribulations guerrières qui ont accompagnés ses migrations successives”. Dans le Mvett, Oyono Ada Ngone tombe dans le coma. Il entend la parole lui parler de la migration et de comment le peuple doit se comporter pour parvenir au grand océan, notamment en traversant l’arbre sur le chemin. La parole montre à Oyono le commencement. La parole est devenue le Mwet. Me kobegue. Au bout du silence rappelle cette histoire. Mais cette fois-ci, c’est l’histoire de la descendance de Rèdiwa devenu le peuple des amants à la faveur d’un pacte avec les filles de la montagne. Dans la perspective extérieur le récit de Rèdiwa dit ceci (déclamé par la fille de la montagne) : “ Loué soit-il, dit Ombre, loué soit celui qui fixait droit devant lui et vit sur le versant du promontoire dévalant vers la vallée où l’ogresse attendait, un ruissellement ocre et kaolin”. “Comprenne qui peut comprendre mais Ombre disait loué, car voilà le début de l’alliance entre la montagne et ceux qui s’enfoncèrent dans l’immense voûte végétale qui n’admet de logique que la sienne. Loué dit encore Ombre, car voilà le point de départ d’une longue lignée; celle de ceux qui [...] ne perdent jamais de vue le chatoiement qui naît du voisinage de l’ocre couleur du sang coagulé et du kaolin couleur du ciel à l’aurore”. Au bout du silence raconte la migration d’un peuple qui se divisa tout au long du chemin. Dans le désert, il rencontre un point d’eau. Certains s’arrêtèrent là. Le reste continua. Il arrive dans une plaine. Avec un lac vaste comme une mer intérieure. Le peuple est émerveillé devant tant de dons. Un groupe s’engageant pour prendre possession des lieux. Une guerre éclate contre les autochtones du lieu. Un groupe resta pour faire la guerre. Le reste s’éloigna. Il avance au hasard, amenuisé, fatigué, à bout de force. Il escalade presque à l’agonie la pente d’une montagne. Arrivé au sommet, le peuple fait face à une forêt sombre. A bout de souffle et plein de désespoir le peuple s’endort. L’un d’eux resta éveillé. Il resta les yeux ouverts. Il fixa droit devant lui et vit un ruissellement ocre et kaolin. “Et comme ce qu’il voyait lui tenait un discours, il se leva et alla prendre un peu des deux substances surgies du ventre de la terre, s’en frotta sur le visage”. Depuis lors la scène initiale est racontée, transmise de génération en génération au membre de la lignée de l’ancêtre au regard scrutateur. La scène initiale est racontée au membre de la lignée des amants qui la revive par immersion dans le rêve. Perspective intérieur (l’immigration revécu dans le rêve)  : “Me voilà parmi un peuple qui déferle dans un vacarme assourdissant”. “ Je cherchais l’horizon qui pouvait borner  le ciel d’un royaume si vaste. Pour toute réponse, je n’entendis que la chamaille accoucheuse de tribus. Au cœur de notre débâcle, une voix se leva pour dire : Venez, je suis l’aîné de mon père, l’horizon sera du côté que désigne la main droite. le puiné aussitôt  se dressa pour dire que l’horizon viendra  du côté de la main gauche. Me voilà du coup faisant partie du rameau qui ne savait pas, qui ne savait plus, et qui se ruait d’instinct jusqu’à un promontoire où la terre sous les pieds surplombe les frémissements du pays où règne une ogresse ». “J’étais sans jambes ni bras. Juste un tronc. Un arbre” dans une forêt sombre. “ Mais là seul, mon coeur battait. Blotti contre la terre, mon cœur devenu fou cognait dans un bruit assourdissant, tandis que mes yeux s’emplissaient de la couleur du morceau de ciel”. “Ne tremble pas mon enfant. ce fut le murmure qui me vint aux lèvres et qui me fît comprendre que je tremblais en effet d’écouter l’ogresse s’ébrouer”. “Alors je crus voir l’Ocre et le Kaolin sur ce promontoire. Tout n’était plus qu’ Ocre et Kaolin dans mes yeux”.

Celui qui  par immersion dans la parole, revit l’acte fondateur de la communauté, accède au rang de Rèdiwa, le complet. Celui qui a reconstitué en lui, l’ensemble de l’histoire de sa communauté par enseignement direct. Il valide son récit auprès d’un ancien, c’est-à-dire celui qui est passé par le chemin avant lui. Cet ancien porte le rang de Kota. La personne qui facilite le voyage, qui guide de son chant le parcours porte le rang de Nindia. Les personnages principaux d’ Au bout du silence sont des grades, des fonctions communautaires. Leurs noms indiquent les linéaments d’un parcours initiatique personnel. Des indications données à celui qui veut faire communauté. Ou plutôt qui est appelé à faire communauté par naissance, héritage et par nécessité de transmission. On accède à la communauté par incorporation du récit qui lie les membres de la communauté, le récit de l’ancêtre commun.  L’onomastique résume le chemin à suivre. Veux. Va. Prends. Devient complet. Anka, Nindia, Kota, Rèdiwa. Le devenir complet est la fusion avec Ombre , l’autre partie du moi initial, l’âme sœur.

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