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Au bout du silence et le secret des masques

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Anka court à l’école. Il ne veut pas manquer le rendez-vous pour la conquête de l’autonomie de sa contrée. C’est à l’école que tout commence. Il veut y être présent surtout pour jouer. “Anka jouait”. Il voyage aussi. Par l’imagination. Les images sont des véhicules qui le transportent au loin. De même, les objets. A l’exemple de ce coléoptère. “ Il partait en voyage sur les images froissées d’une revue en couleurs sauvée des détritus. Entre ses doigts, un coléoptère était un avion. L’avion déployait ses ailes  et l’emportait au loin ». “Dans son territoire de frissons tissé de fragiles instants”. Il est en quête d’émotions. A la place de voir, il préfère ressentir. “il préférait l’émoi”. Il se fait indifférent au monde. Alors il emprunte la voie souterraine qui mène à son édifice. Pour n’exiger que la vie, “pour se contenter seulement de son souffle”. Une vague inconnue porte sa barque vers l’îlot secret. Jouant ainsi toute la journée jusqu’à perdre haleine. Une voix étrange, secrète, l’interpelle, répète en écho, tel un refrain dans sa tête : “La course. L’envol. Le cœur qui cogne, cette bonne fatigue en fin de journée et le sommeil qui vient, facile, profond ! ”. “ La course, Anka, l’envol. Ton cœur qui cogne, cette bonne fatigue en fin de journée et le sommeil qui vient, facile, profond !”.

Plus tard, Anka ressent comme un vide intérieur. Une solitude essentielle. “Il n’arrivait plus à retrouver la paix. Il se sentait seul et vide, comme s’il désirait, comme s’il lui manquait quelque chose d’urgent et d’essentiel qu’il ne savait pas comment nommer et dont la réalité se réduisait à la souffrance de son absence”. Déjà, l’absence de son nom. Il apprend qu’il ne s’appelle pas Anka. Il commence par voir. Ses yeux s’ouvrent. Mais il ne veut pas voir. Il cherche le secours de la voix secrète pour démentir “ce que les yeux prétendaient voir”. Il est comme invité à entrer dans “un royaume de vérité”, secret. Il court à l’école chercher refuge avec dans les oreilles la voix qui semble lui indiquer quelque chose… “la course, Anka. L’envol. Ton cœur qui cogne et le sommeil viendra, facile, profond”.

A l’école, les battements du cœur d’Anka se font virulents, amplifiés. Couvrant les bruits de la classe. Il minimise le phénomène. Le maître Bono, donne un cours d’hygiène. Pendant que ses camarades entendent des mots, Anka voit ce que les mots du maître expriment. Le cours porte sur les microbes. “Ces bestioles si minuscules  qu’on ne peut les voir à l’œil nu. Cependant, Anka les voyait. Énormes, monstrueuses, elles grouillaient de partout, investissaient la moindre petite parcelle”. Dans la tête d’Anka un tournoiement fait que rien ne ressemble plus à rien. C’est tel un vent violent, une bourrasque qui pénètre dans la salle de classe annonçant comme une tempête. Anka ne contrôle plus son corps. Aussi court-il droit devant lui à l’aveugle. Il finit par s’écrouler, hors d’haleine.

Depuis cet épisode, un lien s’est brisé entre Anka et ses compagnons de jeu. Il ne veut plus partir à l’école malgré les gifles de son père pour l’ y forcer. “Kota le frappait, le menaçait , le suppliait”. Anka restait emmuré dans le silence. Il voit désormais son père dans la réalité de son identité.  Cet homme n’était pas cet incapable que tout le monde moquait. Anka voit aussi Nindia sa mère, de là où elle se trouve dans les grands lacs. Une nuit, il la voit lui fredonner le chant qui mène au miel de l’autre côté des épines lui ouvrant comme la voie, comme déclenchant en lui un processus… Elle, l’initiée du cercle des femmes. Le chant déchire les tympans d’Anka, tout de son corps hurle. Anka réclame qu’on le laisse en paix. Il semble comme aspiré dans un étang sans fond. Face à cette force qui l’agrippe. Il sait qu’il n’aura pas le dernier mot. Puis une nuit, il se couche dans la certitude de son aïeul décédé. Au matin , il se lève et va vers son père et lui dit : “Père, écoute-moi. J’ai enfin l’âge où les masques livrent leurs secrets”. “Regarde. Je me suis couché hier et j’ai vu , de mes yeux, l’abîme. Du fond  du gouffre j’ai entendu la voix de Tat’ Rèdiwa surgir, tissant en un seul conte l’éparpillement des paroles semées au fil des saisons où j’allais m’asseoir  sur ses genoux”. “Me voilà parmi un peuple qui déferle dans un vacarme assourdissant”. “ Je cherchais l’horizon qui pouvait borner  le ciel d’un royaume si vaste. Pour toute réponse, je n’entendis que la chamaille accoucheuse de tribus. Au cœur de notre débâcle, une voix se leva pour dire : Venez, je suis l’aîné de mon père, l’horizon sera du côté que désigne la main droite. le puiné aussitôt  se dressa pour dire que l’horizon viendra  du côté de la main gauche. Me voilà du coup faisant partie du rameau qui ne savait pas, qui ne savait plus, et qui se ruait d’instinct jusqu’à un promontoire où la terre sous les pieds surplombe les frémissements du pays où règne une ogresse ». “J’étais sans jambes ni bras. Juste un tronc”. Un arbre dans une forêt sombre. “ Mais là seul, mon coeur battait. Blotti contre la terre, mon cœur devenu fou cognait dans un bruit assourdissant, tandis que mes yeux s’emplissaient de la couleur du morceau de ciel”. “Ne tremble pas mon enfant. ce fut le murmure qui me vint aux lèvres et qui me fît comprendre que je tremblais en effet d’écouter l’ogresse s’ébrouer”. “Alors je crus voir l’Ocre et le Kaolin sur ce promontoire. Tout n’était plus qu’ Ocre et Kaolin dans mes yeux. l’horizon ainsi paré des couleurs du sang coagulé et du lait maternel semblait offrir un baume pour mes lèvres gercées, pour ma gorge nouée”. “Voilà, père, ce que j’ai vu et que je tenais à te dire”.  “Kota hocha la tête. Une expression de satisfaction mêlée de gratitude illuminait son visage comme si le fils venait de lui rappeler quelque chose qu’il savait depuis toujours mais qu’il avait oubliée. Pour la première fois, Anka l’entendit l’appeler par son véritable nom”. “Rèdiwa”.

Ivre, Anka marche comme au hasard jusqu’au bord de mer. Il contemple la mer comme quelqu’un qui retrouve une connaissance après une longue absence. Derrière lui la ville, devant lui la mer. Il suit le rivage jusqu’à l’ancien site où se trouvait le grand fromager et la rivière de gros galets, là où se trouvait la case en terre battue. “Pour que les yeux ramènent à côté  de l’ocre ce qui nourrit Ombre faite épouse”… Il s’asseoit contre la digue qui longe le bord de mer. “Pour que les yeux ramènent à côté de l’ocre ce dont se nourrit Ombre faite épouse…”. Anka commence à comprendre pourquoi il est là… Ce qui l’a poussé à cet endroit : “ Voir Ombre parée d’Ocre et de Kaolin”. “Désormais plus personne n’appelait Anka autrement que par Rèdiwa “. Que fait-il là chaque semaine là au bord de mer ? Anka, est-il fou ? “Une seule chose demeurait : il intriguait. Et lui qui ne voyait aucun mystère ni aucun mal à être là où il était, lui qui se contentait de venir apporter à Ombre faite épouse la récolte de ses yeux posés sur le train des jours, sentit, en même temps que la gêne, un impérieux désir de dissiper ce qui semblait un mystère pour les autres. Mais comment, en vérité, leur expliquer ce qu’il faisait là, assis sur la digue qui longe le bord de mer ?”. “ Pendant longtemps, il ne sut par où commencer. Il ne pouvait tout de même pas continuer à répondre invariablement qu’il venait à cet endroit prendre de l’air, qu’il aimait regarder la ville de cet angle-là, à cause de la mer et du bruit des vagues”. “ Mais où trouver les mots qui diraient pourquoi il était là ? Comment faire voir sans rien oublier, sans rien trahir de ce qui le menait ? A la nécessité d’être là, répondaient désormais l’urgence de vouloir dire et le tourment de ne pas pouvoir”. Anka affirme qu’il voit maintenant. “Le ciel. la soif. Cette saison insensée. C’est par là qu’il fallait commencer. C’est de là qu’il faut partir pour donner à voir Ombre telle qu’il la voit”.

Au bout du silence, roman de Laurent Owondo, est la réponse du questionnement d’Anka Rèdiwa. Du comment faire voir, du comment dire ce que je vois. La vision des sœurs à la table des noces. Faire voir Ombre faite épouse. Elle se nourrissant de l’offrande du Kaolin qui irise de mes yeux. “Alors Ombre faite épouse, assise à la table de noces, lui dit : apporte. Apporte à côté de l’ocre le Kaolin dont je me nourris”.

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