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Au bout du silence : la relation au regard, la confrontation avec le silence

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Commençons par une approche structurale du roman Au bout du silence de Laurent Owondo. Elle vise à identifier l’organisation du récit dans l’intérêt de dire le sens. Lire, c’est toujours déjà quêter le sens du texte là où il se trouve. De par l’analyse structurale, le sens se déploie à travers tout le texte et toutes les parties du texte sont pleines de sens,  disent le sens, le questionnent.

Lisant le texte de Laurent Owondo, nous sommes toujours déjà impliqués dans une quête visant la problématique du sens.  L’on s’intéresse à la structure de l’œuvre parce que la structure fait sens. La forme donne sens. Le roman Au bout du silence se tisse autour de trois chapitres : Ombre, la saison d’absence, et les épousailles. Ces chapitres résument le roman en tant qu’il est le récit d’Ombre dans un contexte d’absence rompu par les épousailles. C’est d’époque qu’il s’agit bien ici, d’époque d’absence. Cette époque d’absence semble être cela que l’on nomme silence.

La division en trois parties des chapitres obéit certainement, au niveau scriptural, à la règle des trois unités. Toutefois, au niveau structural, elle dégage une figure triangulaire qui interpelle sur la dialectique du personnage selon la logique des correspondances. Celle-là qui dit que tout ce qui est en haut est comme tout ce qui est en bas. Le texte est écrit en cycles. On comprend que l’auteur où le narrateur du récit fonde sa scripturalité ou sa narrativité sur l’idée de saison.  Cette idée de saison sert la logique de la transmission. Transmission qui dit la transmigration. Le terme transmigration réfère au passage de l’âme d’un corps à un autre corps et ce sur la dimension transgénérationnelle. Si l’âme est une force notamment vitale, le roman Au bout du silence de par une hypothèse jaillit de l’analyse structurale, parle de la transmigration de cette force dite vitale. Force vitale qui n’est autre qu’Ombre. On comprend que cette force transmigre, passe de corps en corps et ce par le truchement de l’élu générationnelle. A chaque époque, dans chaque génération, il y a un élu choisi pour porter la force transmigrante, la force vitale. La structure du récit sert d’illustration à cette transmigration.

Le roman Au bout du silence s’ouvre par le cycle d’Anka, puis se poursuit par le cycle de Rediwa. On arrive au cycle d’Ombre, on continue par ceux d’Anka, de Kota, de Nindia pour s’achever par le cycle d’Anka. On a ainsi l’idée d’une circularité, d’une structure circulaire qui contient en elle-même la triangularité. La structure circulaire sert de véhicule à l’idée d’un éternel retour du même. Quelque chose de génération en génération revient. Ce qui a été sera. La structure circulaire illustre donc ce que l’on peut appeler être la tradition. Le roman Au bout du silence est donc le récit de la tradition en tant que permanence de la transmission de la force vitale autour laquelle s’identifie une communauté à la faveur d’un acte fondateur, d’une genèse, d’un commencement.

L’idée de cycle porte en elle la façon dont le texte évolue et comment il se charge de sens, de significations. Le cycle de Rediwa est fortement marqué par l’inquiétude face à l’inadéquation des saisons et surtout du fait de l’absence d’Ombre qui aurait dû être déjà là. Le cycle d’Ombre est chargé de colère conséquence de l’errance, de la faim, de l’absence de l’amant au temps et au lieu du rendez-vous. Le cycle d’Anka manifeste la tristesse consécutive à la perte tragique d’un être cher. Celui de Kota met en scène le traumatisme et l’humiliation de l’homme qui a tout perdu. Il correspond à une crise majeure : le déguerpissement du village ancestral, le passage de l’ancestralité à la modernité. Le cycle de Nindia déploie le désir d’enfant et la responsabilisation sociale de la femme, la féminisation de la société face à la dévirilisation de l’homme effet du chaôs introduit par le nouvel ordre des choses, le modernisme. L’analyse des cycles porte l’accent sur une sémiotique des émotions montrant la déliquescence intérieure face à la transformation extérieure du monde. Mais également les nouvelles opportunités qui vont avec les métamorphoses sociale, psychique et existentielle. On assiste au devenir liquide de la société. Cela signifie que les liens se fragilisent, les rôles s’inversent, les valeurs se perdent, les repères se disloquent. C’est peut-être là le sens réel de l’inquiétude du grand-père : les conséquences d’une société devenue stérile. Inquiétude, colère, tristesse, humiliation, désir mais également espoir. L’espoir d’enfanter même au sein du chaos. L’espoir de bruire même dans le silence.

Continuons par l’analyse conceptuelle d’Au bout du silence. Cherchons à déterminer le sens du silence telle qu’il se laisse lire à travers le roman. De prime abord, le silence a trait au temps relativement aux saisons. Chaque saison dure un certain temps. Notamment les deux principales saisons : la saison sèche et la saison de pluie. Au mois d’octobre, la pluie aurait dû revenir. Toutefois, tel n’est pas le cas. Le ciel reste lisse, inadéquat. D’où le caractère étrange de la saison. Une saison sèche qui s’étire, menaçant de sécheresse et de famine. Le silence est la particularité de ce temps. Un temps étrange qui ne reflète rien de ce qui doit être en pareil moment, où la saison sèche persiste en pleine saison de pluie. Un temps inadéquat, déréglé, silencieux.

Le roman s’ouvre ainsi :

« Un ciel inadéquat. Il ne correspond à rien, surtout pas à octobre. Un ciel obstinément lisse, luisant comme une immense plaque d’argent. Il est d’un bleu pâle virant au gris et le soleil dans sa course semble l’astiquer. Les jours passent et toujours pas les nuages sombres qui doivent le tourmenter en pareille saison. Il se contente d’être au-dessus des têtes, inutile, insensible à la longue attente des champs brûlant de soif ».

D’un certain point de vue, ce ciel inadéquat fait allusion au dérèglement climatique qui fait penser qu’ « il n’y a plus de saison ». D’un autre point de vue, le ciel inadéquat reflète un silence profond, celui de la montagne. « La montagne se tait. Dit Anka à son grand-père… C’est quand la saison sèche refuse de finir ». Ce silence de la montagne maintient le grand-père Rediwa dans une posture inquiète. Inquiétude qui est ici l’état de l’homme qui sait et qui le maintient dans le silence, dans le questionnement. Que sait Rediwa et qu’est-ce qui le tourmente tant ? La pluie qui ne vient pas qui aux yeux de tous est un effet du dérèglement climatique, semble au regard de Rediwa, un effet de l’absence d’Ombre, la dernière-née des filles de la montagne.

En effet,

« une montagne secrète se profile à l’horizon de qui peut la voir et enfonce profond ses racines dans la contrée qui lui sert de vallée. Quand les soupirs envahissent la saison, immanquablement, la montagne accouche d’une fille qu’elle pare d’ocre et de kaolin. Cette fille née par la seule force des soupirs, est féconde ; d’une fécondité à rendre verdoyant le désert le plus aride. Son visage est empreint de gravité. C’est qu’elle a faim et sait déjà que seul le regard de l’amant peut la rassasier. Il n’en saurait être autrement. Voilà mille saisons que la montagne accouche et que ses filles s’en vont, affamées, chercher le regard de l’amant qui donne droit au repas. Elles s’en reviennent toujours, comblées. C’est pour cela que Rèdiwa s’interrogeait. La saison était pourtant aux soupirs et son regard cherchait en vain la dernière-née de la montagne ». « C’était de ne pas la voir poindre à l’horizon qu’il soupirait ».

Le silence est donc en second lieu l’absence. L’absence de la présence. Présence entendue ici comme étant ce qui encadre le regard. D’une manière courante, le silence renvoie à l’absence de bruit. Donc à une relation à l’ouïe. Dans l’univers qui nous concerne ici le silence est une relation au regard. Le silence, ce n’est pas le fait de ne rien écouter, mais celui de ne rien voir.  Le silence est ici une relation au regard marqué par l’absence de visions. Absence de visions caractérisant l’ignorance. L’ignorance qui n’est autre que l’aveuglement aux sollicitations géniales. Par exemple « en ce temps-là, Anka ne pouvait voir comme il voit maintenant. C’était un enfant confronté aux silences », c’est-à-dire à l’ignorance. En réalité, à une atmosphère ambiante.

De l’autre, le silence est la posture de l’homme qui sait. De celui-là dont le regard scrutateur est encadré de visions. De celui-là dont les yeux voient ce qu’il y a derrière toute chose. A l’instar de Rèdiwa.

« Rèdiwa scrutait l’horizon le matin. Il scrutait l’horizon le soir. Il ne disait mot. Son silence se brisait parfois par un soupir, mais il ne disait mot. Jusqu’au jour où, ayant soupiré, il laissa s’échapper ce murmure : « la montagne se tait ».

Le silence est donc une relation au regard marquée par l’ignorance ou la connaissance. Connaissance qui ne sont autres que les secrets des masques. Livrés à la faveur du don des yeux qui voient ce qu’il y a derrière toute chose. Aussi Anka, pour qui à l’horizon rien de particulier ne le frappe, attend-il avec impatience l’âge où les masques livrent enfin leurs secrets. L’âge où il aura enfin les yeux de Rediwa. C’est-à-dire cet outil de perception permettant de voir ce qu’il y a derrière toute chose.

Si le silence est une relation au regard, c’est parce qu’il est spatialisé. Il est un lieu, un espace voire un territoire, un royaume, un pays. C’est quelque chose que l’on voit. Quelque chose que l’on peut localiser, focaliser et même survoler : « La voix d’Anka flottait sur le silence ». Le silence ne se rompt pas. Il se survole. Il est alors l’objet d’une cohabitation, la cohabitation de deux mondes. Un monde fait de bruit et un monde fait de silence. Le bruit renvoyant à l’ignorance et le silence à la connaissance. Un peu comme ce tonneau vide ou plein.

Il y a une raison au silence. C’est ainsi qu’Anka arrive à la prise de conscience que « tout était muet parce que fait pour l’être ». Il accède à la perception de l’essentialité du silence.  Le muet est parce que pour l’être, parce que l’être. Est muet ce qui doit l’être. Il le doit parce que condition de l’arraisonnement de l’être, parce que condition fondamentale de la manifestation de l’être. Compris ainsi, tout ce qui a vocation à briser le silence irrite Anka. Il hait de ce fait la parole, devenant pour ainsi dire le gardien de la phénoménalité silencieuse, le gardien du silence. Anka se dresse contre ceux qui veulent rompre le silence car il souhaite maintenir la posture visionnaire, afin de profiter du spectacle du regard scrutateur. Il n’y a rien d’autre que ce qu’il voit : l’espace du silence dans lequel il voit le spectacle des sœurs assises à la table des noces. Le silence est l’espace de leur séjour, le cadre de la vision. Le silence est le séjournement dans le royaume de vérité, dans l’îlot secret.

Concevoir le silence comme relation du regard à un lieu, c’est l’entrevoir comme communication avec ce lieu, comme entretien avec les représentants du dit lieu. Dans ce cas, le silence est ici entance. Écoute profonde, écoute de la voix secrète, la vision des choses par l’oreille intérieur. « Cette voix au fond d’Anka, si faible, si timide, elle tonitruait de certitude ». Le silence est pour ainsi dire bruyant. L’écoute dans le vent de la présence géniale. Rediwa est silencieux. Son regard fixe le ciel. La relation de son regard au ciel est ponctuée de murmures, est scandée de soupirs. Tels des acquiescements, des répliques dialogiques à l’endroit d’une présence absence. Le silence est alors l’espace d’un dialogue essentiel, d’un dialogue ne s’opérant que par le regard.

« L’aïeul scrutait l’horizon et c’était Ombre qu’il cherchait. Elle n’était pas encore arrivée à son repas de noces. Il y avait longtemps qu’on l’attendait pourtant. La table dressée étalait une profusion de kaolin. C’était la table de paix où sont conviées les épousées. Elles seulement. Rèdiwa les interrogeait du regard : sereines, même dans l’attente, elles lui disaient qu’elles avaient accompli, elles surgies des crevasses qu’une montagne arbore quelque part, tel un saignement d’accouchée. Chacune à son tour avait pris le chemin qui mène là où la forêt est sombre et abrite tant d’amants. Chacune à son tour avait été étreinte et s’en était revenue s’asseoir à la table de noces ».

Sans mots dire Rèdiwa communique avec les conviées de la table de noces dont il a le spectacle. Il regarde, murmure, soupire… Manifestant là les aspects de la communication intermondes dans le silence, avec les entités du silence. Le silence est bruyant et invite à s’y confronter. La confrontation avec le silence en se mettant à son écoute est l’histoire d’Anka romancé par Laurent Owondo.

Comment passer de la solitude de celui qui connaît à la communauté de celui qui transmet ?

Comment transmettre à l’autre ce qui se carre et s’horizonne dans mon regard ?

Comment transmettre à l’autre le spectacle de mon regard ? Le contenu de la vision dans mes yeux ?

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