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Au bout du silence : la perspective politique

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On peine à comprendre Au bout du silence de Laurent Owondo. On trouve ce roman opaque. On attribue cette opacité à la dominance mystico-spirituelle du texte.

Toutefois, on arrive à la conclusion que le caractère hermétique du roman obéit à une logique de contournement de la censure. La stratégie d’écriture vise le déploiement d’une critique sociale dans un contexte politique de privation des libertés. Dans ce contexte, l’auteur use d’une écriture cryptée. Monopartisme et ses dérives obligent. Aussi laisse-t-il deci delà les indices d’une revendication politique émanation d’un inconscient collectif en lien avec les aspirations du peuple auquel il appartient. En l’occurrence ici, le peuple gabonais du début des années 80. Laurent Owondo adopte une écriture entrelacée, maquillée. Il emboite le récit sur l’état de son pays avec un récit prétexte chargé de faire écran, de faire diversion.

On arrive à cette interprétation du texte en pratiquant une approche générative. De même qu’en suivant les recommandations du narrateur du récit. L’approche générative est une étude du contenu textuel visant à identifier le sens et sa transformation dans le texte, à cerner les différents visages de sa manifestation textuelle. Par le passage des structures profondes aux structures de surface, l’approche générative vise à remonter le processus génératif du texte par une observation du fonctionnement du langage. Elle s’intéresse au réseau sémantique, à la construction du sens de l’aval vers l’amont. C’est donc une approche de la recollection du sens. Cette approche générative semble une invite du texte à se laisser lire ainsi. D’après une attention portée à l’élaboration du conte telle que décrit dans ce qui suit :

“Regarde. Je me suis couché hier et j’ai de mes yeux vu l’abîme. Du fond du gouffre j’ai entendu la voix de Tat’Rediwa surgir, tissant en un seul conte l’éparpillement des paroles semées au fil des saisons où j’allais m’asseoir sur ses genoux”.

Le texte est un tissu, pas étonnant, c’est sa définition. Tissu dans lequel sont tissées les paroles semées au fil des saisons en un seul conte. L’approche générative vise à retrouver le cheminement de ces paroles de l’amont vers l’aval en reconstituant le réseau sémantique, l’itinéraire du sens. Outre la fonction du texte invitant à porter le regard sur le processus générateur, il y a aussi les recommandations du narrateur qui aiguille sur l’idée de sensibilité aux conditions initiales, sur l’idée de sensibilité à la genèse : “c’est par là qu’il fallait commencer”.  Le texte invite le lecteur à considérer la genèse, la génération des choses pour comprendre. En suivant ces recommandations du narrateur on aboutit, entre autres, à la dimension politique du récit. Ce qui permet de le mettre en lien avec une réflexion sur l’état du Gabon.

“Le ciel. La soif. Cette saison insensée. C’est par là qu’il fallait commencer. C’est de là qu’il faudrait partir pour donner à voir Ombre telle qu’il la voit”. “Un ciel inadéquat”… “ C’était cela. L’attente, le vide ; mais aussi le regard du grand-père fixant l’horizon et son soupir en fin de compte qui semblait vouloir tant dire. C’est de là qu’il faut partir pour donner à voir Ombre telle qu’Anka la voit de la digue qui longe le bord de mer”.

“C’est par là qu’il fallait commencer”, “C’est de là qu’il faut partir pour donner à voir”. Cette répétition semble un indice adressé au lecteur lui permettant d’entrevoir le sens caché et profond du texte. Il faut commencer par le ciel, c’est-à-dire la saison, l’époque. Il faut partir du regard pour donner à  voir, pour comprendre, pour accéder au texte second, cryptée en vue de contourner la censure. Le regard est en relation avec une table de la paix où sont conviées les épousées. Et le ciel parle d’un temps inadéquat. Qu’est-ce que celà veut dire ?

Au bout du silence est écrit à partir d’un code couleur : l’ombre, l’ocre et le kaolin. Le noir, le rouge et le blanc. Ce sont les trois couleurs du Gabon traditionnel. Elles subsument la cosmogonie du peuple gabonais, la vision du monde de celui-ci. L’ombre, le monde matériel, le rouge, le condensateur, l’énergie qui permet la traversée des mondes et le blanc couleur du monde invisible, génial et ancestral. En insistant sur l’ombre, l’ocre et le kaolin, Laurent Owondo se place au niveau archétypal en vue de délivrer un message qui parle à l’inconscient collectif du peuple gabonais. En choisissant la chromatique ombre, ocre et kaolin, Owondo donne l’indice que son discours parlera du Gabon entre autres parmi les différents niveaux thématiques qu’il recèle. Laurent Owondo semble insister sur les couleurs traditionnelles du Gabon, à savoir, l’ombre, l’ocre et le kaolin pour développer sa théorie de l’hier préférable selon laquelle hier est préférable à aujourd’hui. Pour Owondo le personnage Ombre est l’allégorie du Gabon prospère, du Gabon à l’état de félicité. Son attribut est le kaolin. A ce Gabon prospère s’oppose le Gabon en déliquescence. Il est allégorisé par le personnage de Ndjouké. Son attribut est l’ocre. L’ocre et le kaolin sont les manifestations d’une même réalité selon qu’elle est prospère ou misérable. L’ocre et le kaolin renvoient donc au malheur et au bonheur, à la calamité ainsi qu’à la félicité. C’est ce que l’on peut comprendre en s’arrêtant sur ces propos de Tat’ Rediwa :

« Pourquoi retiens-tu seulement l’ocre là où je vois tes yeux posés ? L’ogresse t’enveloppe de son haleine puante. Elle dit qu’elle est ton unique épouse, et toi, tu crois en elle. Mais, non Anka, crois-tu que j’ai conté pour cela ? Si j’ai dit l’ocre, couleur de ton sang qui coagule, n’ai-je pas aussi dit le kaolin, couleur de la sève, couleur du lait maternel ? Regarde Ombre et tu te rappelleras. Embrasse-la, Anka. Fais-la tienne. Car à l’heure où le monde se fait ocre, heureux celui qui n’ignore pas la parure de la fille née des soupirs ».

Outre le code couleur semblant renvoyé au Gabon, Laurent Owondo utilise l’expression “contrée mère“ pour nommer son pays. Parmi les indices qui renvoient à ce dernier, on note la ville de Fougamou et surtout la maternité allaitante, le sceau de la République Gabonaise et même jusqu’à y compris le drapeau gabonais :

« C’est alors qu’une main inconnue vint afficher un décret à un point stratégique du village afin que nul ne puisse prétendre n’avoir pas vu. En effet, les habitants virent. Plus que par les lettres noires alignées les une à côté des autres sur le fond blanc du papier plastifié, ils furent surtout impressionnés par le tampon en bas de page qui representait une femme aux seins nus allaitant son enfant. Les habitants pensèrent que c’étaient là l’image d’une redoutable divinité pareille à celle qui habite la rivière de gros galets ».

Au bout du silence de Laurent Owondo est entre autres, l’histoire de la contrée mère où l’on invite à marcher sur le chemin de Fougamou, un chemin qui mène de la peine au bonheur, et où l’on communique d’autorité par un tampon qui représente la République sous les traits d’une femme allaitant son enfant. Vu les symboles, on est ainsi placé sur la piste de la République gabonaise, sur la piste interprétative de l’œuvre comme étant, entre autres, une allégorie du Gabon. Cette allégorie se confirme par la paraphrase suivante  :

“C’est qu’en effet, tout autour de lui, les fronts étaient renfrognés et les yeux durcis de ne pouvoir imaginer un monde dont le cadre ne serait plus ces grands arbres, ce ciel,  cette mer à perte de vue”. Ce cadre. Ce cadre de vie. Symbolisé par cet autre cadre : le drapeau. La forêt, le ciel astiqué par le soleil et la mer. Le vert, le jaune et le bleu, les trois couleurs  du Gabon moderne.

Pour parler du Gabon contemporain, Laurent Owondo utilise le code rouge. En lien avec la couleur ocre associée au personnage de Ndjouké l’ogresse. La consultation du dictionnaire Mpongwé-français de Raponda Walker apprend que Ndjuké est un superlatif, une expression utilisée afin d’exagérer la description d’une chose, d’un fait. C’est donc une hyperbole. Ndjukè signifie : ennui, chagrin, souci, difficulté, préoccupation… Il rappelle le terme Azingo (souffrance, tourment, torture)… Ou encore Elonga souvent assimilé à l’idée de peine, d’enfer. L’isotopie de la souffrance, mise en lien avec l’expression de ciel inadéquat ne correspondant à rien, rapproche de l’idée de crise. Laurent Owondo parle du Gabon dans un contexte de crise profonde, voire généralisée intervenant à plusieurs niveaux. La crise est ce moment de difficulté qui plonge les personnages du roman dans un profond chagrin, dans une déliquescence profonde.

Arrivé à ce niveau donnons un résumé du roman en lien avec ce que nous voulons développer à savoir la perspective politique.

Tout commence le jour où des hommes arrivent dans le village entre le grand fromager et la rivière de gros galets. Ils posent des croix rouges à la devanture de chaque case. Ils disent qu’il n’y a rien à expliquer à leur geste. Ils ne font qu’obéir aux ordres. Les femmes crient au gouvernement et aux dignitaires cachés sous ce nom. Rediwa mesure la gravité de la situation. Les habitants du village préconisent de faire affront. En effet, ils ne se voient pas vivre en dehors de ce cadre prospère qu’est le village entre le grand fromager et la rivière de gros galets. Ce village de pêcheurs et d’agriculteurs vouant un culte à Mboumba, la divinité des eaux. Rédiwa décéde. Sa mort paraît suspecte. Il est enterré. Un mois plus tard, la République ordonne que l’on exhume le corps de Rèdiwa. Puis, les habitants du village aux maisons en terre battue sont déguerpis. Anka et sa famille se retrouvent à Petite-Venise. Un bidonville fait de matériaux hétéroclites dont les habitants marqués par le chômage ont pour principal activité entre autres celle de répondre à l’appel du parti.

La réponse à l’appel du parti fait comprendre une chose : la raison pour laquelle les habitants du village situé entre le grand fromager et la rivière de gros galets ont été déguerpis. C’est l’indifférence au parti unique. On peut entrevoir là, l’image d’une communauté d’opposants sinon un parti politique d’opposition à part entière  en plein contexte de monopartisme.   C’est cela que l’on peut comprendre lorsque l’on décrit l’attitude des villageois face à tout ce que représente la République. Lorsque la République dit nul n’est censé ignorer la loi, les habitants du village situé entre le grand fromager et la rivière de gros galets répondent : le village a aussi sa loi qui prévaut sur celle de la République. Si l’on s’en tient à l’opposition Village/République, il y a l’idée de ce qui est notre et de ce qui nous est imposé de l’extérieur. La République étant un concept importé, le village renvoie à l’autochtone, et plus particulièrement au peuple. Donc si la République a des lois, le peuple aussi à sa raison, son mot à dire dans l’organisation commune des choses. D’autant plus que la République, en plein système de monopartisme, est l’autre nom  du parti unique, du parti Etat. Les habitants du village situé entre le grand fromager et la rivière de gros galets portent donc les sèmes de l’opposition au parti unique. Ils sont les partisans du passé préférable. Passé ici s’opposant au présent comme règne du parti unique. A la page 58 de l’édition “Monde noir” d’Au bout silence on décrit l’attitude des villageois vis-à-vis de la République :

“Mais si hier dans ces yeux injectés d’angoisse devenait préférable à aujourd’hui, le village restait tout de même défiant jusqu’à l’inconscience. Il s’appliquait à vivre son quotidien comme s’il voulait prouver non seulement à ceux qui le menaçaient, mais aussi à lui-même que rien ne pouvait l’ébranler ”.

Le village est défiant. Est défiant celui qui s’oppose, qui résiste. Le village est défiant jusqu’à l’inconscience. Le village est têtu, entêté, obstiné. Inconscient ici renvoyant au fait de braver le danger jusqu’à l’extrême possible fatal… Si l’on suit la logique, Rediwa est mort de son symbole, celui de leader de l’opposition. Sa mort est donc un assassinat politique. Visant à tout rayer de lui jusqu’à sa mémoire. Même mort, la République va jusqu’à déterrer son corps de manière à effacer tout ce qui le représente. C’est cela que semble vouloir dire les femmes dans leur chant. Chant utilisé ici comme code de messagerie secret :

« C’était un sanglot qui montait, s’étirait, retombait, cueilli par les soupirs, puis repartait. Le sanglot disait que Tat’ n’était plus ; qu’il était mort la nuit dernière, lui si bon, si généreux. Il disait que Tat’ était vieux mais qui aurait pensé que la mort viendrait si tôt, sans prévenir ? Et le sanglot s’insurgeait, accusait on ne savait trop qui, mais accusait quand même ; car Tat’ en vérité n’était pas mort de sa belle mort. Comment en douter quand bien des signes troublants jonchaient depuis quelque temps ? Assurément, il y avait des gens qui en voulaient à ceux qui habitaient entre le grand fromager et la rivière de gros galets. Pour qu’une case s’effondre, quoi de mieux que de s’attaquer aux poutres qui la soutiennent ? Malheur à celui qui ne comprend pas, mais ce vieillard était une poutre qui soutenait » p. 46-47.

Tat’Rèdiwa est une poutre qui soutenait. Les femmes dans leur mélopée font glisser un message politique. Parlant de Rèdiwa, elle le définisse comme représentant du peuple. Parlant de Rèdiwa, elle glisse un message en direction du peuple, elle glisse un message politique. Par la mort de Rèdiwa l’on attente à tout le village.

“Assurément, il y avait des gens qui en voulaient à ceux qui habitaient entre le grand fromager et la rivière de gros galets. Pour qu’une case s’effondre, quoi de mieux que de s’attaquer aux poutres qui la soutiennent ? Malheur à celui qui ne comprend pas, mais ce vieillard était une poutre qui soutenait »

Autrement dit : ne suis pas ce qui est dit. Mais suis ce qui n’est pas dit à partir de ce qui est dit.

Rediwa est un signe commun. Sa mort augure le déguerpissement de la population. Or la politique est ce qui relève du commun.  Dans une situation de monopartisme, dans quel contexte peut-on en vouloir à une population au point de souhaiter son élimination physique voire symbolique. Si ce n’est dans un contexte d’opposition déclarée ? Où l’on souhaite la disparition de l’opposant jusqu’à y compris sa mémoire.

“Il finit par venir, l’usurpateur, mais il ne voulut rien entendre. Les larmes et la malédiction ne le firent pas frémir. La résistance de ceux qui osèrent brandir leurs armes dérisoires ne le fit pas reculer. Il frappa, écrasa, éparpilla”. “La machine s’ébranlait de toute sa masse. Elle avançait puis reculait pour mieux éventrer. Ce n’était pas la case en terre battue qui s’effondrait, c’était Rèdiwa qui mourait pour de bon”.

Le terme usurpateur utilisé ici fait mieux comprendre l’enjeu de la mort de Rédiwa. Il est le détenteur légitime du pouvoir, sinon le prétendant légitime au pouvoir. L’usurpateur est celui qui prend le pouvoir par la force, de manière illégitime. Nous sommes ainsi renvoyé à une opposition entre légitimité et illégitimité.  Et, parce que le pouvoir s’usurpe par l’argument de la loi dont nul n’est censé ignorer l’existence, nous sommes dans le cadre d’une opposition entre légitimité et légalité où la légitimité est assassinée au nom d’une prétendue légalité, au nom d’une prétendue justice républicaine inspirée par un certain parti. Le parti unique.

Arrivé à ce niveau, on ne peut s’empêcher de mettre en lien le roman Au bout du silence de Laurent Owondo en écho avec la vague de contestation de décembre 1981 à Libreville au Gabon. Dans un contexte de crise économique et sociale, l’on revendique le bipartisme. Pour la première fois, le système né le 12 mars 1968 se sent ébranlé. Et désormais il s’oriente vers un unique projet de société, le maintien au pouvoir par l’usurpation aux moyens de la loi. Vu sous cet angle, au bout du silence veut dire la fin du silence. Ce qui aurait été étonnant c’est que les événements de 1981 ne parviennent pas en littérature d ‘une manière ou d’une autre.  La littérature étant l’expression de la société, l’expression des aspirations d’un peuple dont l’écrivain se fait le relais.

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