Au mois de juillet 2005, s’est tenu à Libreville au Gabon, un colloque sous-régional consacré aux causes et moyens de prévention des crimes rituels. Organisé par l’Unesco, ce colloque a réuni des acteurs venus de différents pays d’Afrique centrale touchés par le phénomène des crimes rituels.

Essai de définition

Pour essayer de définir ce phénomène, on peut dire que les crimes rituels sont des meurtres perpétrés conformément à un rite (par exemple prélever sur une victime vivante les organes consacrés en lui faisant subir le maximum de violence possible pour lui arracher des cris qui libère semble-t-il sa force vitale). Plus la victime souffre, pousse des cris, mieux c’est. Le crime est dit aussi rituel lorsqu’il a pour cause et effet un rite. Ce crime est plus qu’un crime de sang puisqu’il obéit à une logique sacrificielle. Il est ainsi définit du point de vue fonctionnel en considérant la fonction où le rôle que joue le meurtre avec prélèvement d’organes dans une chaîne mystico-spirituelle.

La définition que nous déclinons ici découle de la réponse à la question du « pourquoi ? » le meurtre. Ou du moins à la question de savoir quelle est la fonction de cette décharge de haine, de cruauté et d’inhumanité. Conformément à sa cause, à ses effets ainsi qu’à sa fonction, nous définissons le crime comme rituel. De manière évidente, nous identifions ce crime par le prélèvement d’organes sur les victimes dont on soupçonne la souffrance qui a précédé l’instant de leurs morts. Vu ainsi, le crime rituel est un sacrifice humain.

Toutefois, les crimes dits rituels ne sont pas tous aussi spectaculaires. Par exemple, Awazi Mengo Meme fait état d’une forme douce et discrète de crimes rituels ou de sacrifices humains. Si les sacrifices auxquels  on est habitué sont de types violents, « il existe cependant plusieurs autres formes de sacrifices dont on parle très peu parce que l’objet de très peu de publicité. C’est le cas notamment de l’amputation d’un membre, du don de la fécondité, de l’étourdissement ou don de la conscience ou encore du don de l’honneur ou de la dignité » ( Mengo Meme, 2005). « Dans la première forme, l’amputation d’un membre, l’homme sacrifie un membre, généralement un doigt, une jambe, un orteil, une oreille, un oeil, de lui-même ou d’un membre de famille à une divinité donnée ». Ainsi, au lieu par exemple de mutiler, beaucoup sacrifie le mental de leurs enfants.

Un fléau social, une impunité sociocide

 Dans les pays où les crimes rituels sont perpétrés, comme par exemple au Gabon, il règne une impunité totale. André Obame montre que dans ce pays, « les auteurs, parfois connus de ces actes criminels, jouissent d’une parfaite impunité » (Obame, 2005). C’est pourquoi André Obame suppute qu’une telle impunité ne peut s’expliquer que par l’existence d’une organisation sécrète du crime.

Parce que tout le monde peut être victime des pratiques criminelles instituées semble-t-il depuis les hautes sphères de la société, cette dernière est menacée d’extinction. Aussi André Obame pense que du fait de l’impunité, la société gabonaise est condamnée. « Au rythme, dit-il, où se développe la pratique de sacrifices humains, au vu de l’indifférence des pouvoirs publics et de l’impunité qui la caractérise, il nous semble que la société qui est la nôtre est malade et donc à terme condamnée à s’autodétruire ».

On peut laisser se poursuivre  cette pente sociocide ou dénoncer le phénomène des crimes rituels, en faire un problème et faire prendre conscience du phénomène même si certaines considérations semble-t-il au nom de l’image du pays ordonnent de ne pas en parler. Dominique Essone Etome considère le phénomène des crimes rituels comme un véritable fléau qu’il faut dénoncer. Dénoncer pour « en faire un problème social, et emmener ainsi les sociétaires à sa prise de conscience ». La dénonciation des crimes rituels est une première étape vers la résolution du problème. Tant que les gabonais resteront muets, insensibles, inhumains face au problème que posent les crimes rituels, ces crimes ne seront pas un problème, donc ne seront jamais résolus. Dominique Essone Etome explique cela en disant que « tout phénomène qui n’arrive pas à la conscience sociale pour susciter les émotions vives n’est pas encore un problème » (Essono Etome, 2005). Or, on ne résout que des problèmes.

Raison du problème : la réussite facile

L’ensemble des participants au colloque de Libreville de juillet 2005 sur les crimes rituels sont unanimes quant aux raisons qui poussent à la suppression violente et cruelle de l’altérité à des fins rituels : la promotion par la société de la réussite facile, l’accumulation des biens matériels et des faveurs de la vie autrement que par l’effort, la patience et la compétence. Auguste Moussirou-Mouyama interpelle par la question suivante : « Les crimes rituels ne sont-ils pas la consécration des modèles que la société a donné à lire quant à la réussite sociale ? Au nombre des réponses, on observe que « les crimes rituels, sont généralement le fait des personnes (personnalités) fort ambitieuses qui entendent acquérir pouvoir, promotion ou confirmation de leur statut autrement que par leur compétence et la force de leur travail » (Obame, 2005). Il y a également l’idée que « le sacrifice rituel a ceci de particulier qu’il est destiné à soutenir la promotion sociale de ceux qui le pratiquent » (Essono Atomo, 2005). Aussi « Pour briguer les sommets de l’échelle sociale, le sacrifice rituel est requis et devient un raccourci » (Essono Atomo, 2005). Au fondement des crimes rituels, il existerait un secret directement en lien avec l’accumulation des richesses et des biens matériels. Awazi Mengo Meme en fait état. Il explique qu’ « il existe un secret qui n’est pas très courant et qui se cache derrière les mutilations sexuelles [...] Il paraît que le clitoris de votre fille, de votre sœur, de votre mère, mélangé à des produits que seuls les initiés connaissent, procure de la richesse : écoulement rapide des marchandises, de la chance dans le commerce, etc… » ( Mengo Meme, 2005).

Causes des crimes rituels

D’où vient cette propension effrénée vers la réussite facile ? Plusieurs facteurs permettent d’expliquer la pratique des crimes rituels : l’ignorance, la pauvreté, la concentration du pouvoir. Pour Dominique Essono Atome, le sacrifice rituel est le fait de l’ignorance. Il est proprement un culte voué à l’ignorance. L’ignorance que l’on peut obtenir la réussite sans causer préjudice à autrui. Fait de l’ignorance, les crimes rituels sont aussi le fait de la pauvreté. Il y a un lien causale entre pauvreté et crimes rituels. De ce point de vue, « la pratique du sacrifice rituel est contigüe à la pauvreté « (Essono Atome, 2005). Contigüe à la pauvreté, la pratique des crimes rituels l’est également à la concentration du pouvoir. Dominique Kahanga effectue ce rapprochement en observant que « le recours aux sacrifices humains pour renforcer ou asseoir le pouvoir est beaucoup plus accentué dans les pays où le pouvoir est plus concentré dans les mains d’une personne qui le distribue au gré de ses sentiments, à qui il veut  » (Kahanga, 2005).

Fondement culturel des crimes rituels

L’ignorance, la pauvreté, la concentration du pouvoir sont à quelques niveaux les causes dont les effets sont les crimes rituels. Toutefois, ces pratiques resteront inintelligibles si l’on ne prend pas en compte la dimension culturelle de l’affaire. Les crimes rituels sont un fait culturel. Au fondement culturel de ceux-ci il y a :

 - L’éducation traditionnelle fondée sur l’initiation. – L’éducation traditionnelle basée sur les connaissances mystiques ou ésotériques. – La recherche effrénée de la supériorité sur tous les plans et de la richesse. – Le but commercial (envoûter quelqu’un pour un tiers moyennant espèces sonnantes et trébuchantes). – La volonté de garantir un avenir meilleur à son enfant héritier.

Quelques exemples de crimes rituels

1. Talimbi (Centrafrique)

« Le talimbi désigne précisément le sorcier qui par des procédures mystiques, attire sa victime et l’emporte dans les profondeurs des eaux, la fait ressortir dans un endroit caché. C’est alors que commencent les sévices, les tortures, les scènes d’humiliation. Le martyr consiste à verser de l’eau très chaude sur tout le corps, à couper l’organe génital, les doigts des mains et les orteils, les poils du pubis, les touffes de cheveux et le bout de la langue de la victime. Le talimbi n’est pas anthropophage mais il agit et tue dans le cadre d’un rituel initiatique, puisqu’il jette le corps de la victime dans l’eau après les sévices » (Dambale, 2005).

2. Avalega (Fang).

« Un sorcier s’empare d’un enfant, lui donne un mets magique, et le soumet à un pacte du genre: «Tu auras dix femmes, trente enfants, en revanche, tu me donnes ta mère », lui exige un sacrifice d’un membre de sa famille, son père, sa sœur ou son frère. L’enfant ne s’exécutant pas tombera malade. Pour le soigner, c’est-à-dire, le déconnecter de son agresseur, il faut faire, non plus un sacrifice humain, mais celui du bétail » (Essono Atomo, 2005).

 3. Ditengu (Punu)

 « Ici le «vampireux» tue et/ou mange mystiquement sa victime afin de contrôler, par quelqu’alchimie ou autre procédé dont lui seul détient le secret, l’esprit de la victime et acquérir ou renforcer ainsi puissance, prestige, pouvoir, etc » (Obame, 2005).

4. Akwuuna (Obamba)

« C’est un état d’âme, psychologique en vertu duquel l’homme jouit de la faculté de dédoublement [...] il circule dans tout le village ou au-delà du village [...] chercher une victime humaine pour que sa chasse, pêche ou autre activité économique ou politique soit fructueuse » (Alihanga, 2005).

5. Mbumba (Myéné, Tsogo, Punu, Eshira, Vili)

Fétiche, talisman de puissance nécessitant pour être fabriqué le sacrifice d’un être humain. « Le mbumba se présente généralement sous forme d’onguent dans la composition duquel entrent différents ingrédients : argile, plumes, bois de padouk, cerveau, langue et os frontal du mort, etc. ; sa puissance peut s’épuiser et demander une réactivation. La détention d’un mbumba permet d’obtenir de nombreuses richesses et d’accéder à de hautes fonctions » (Fromaget, 1986).

Pistes de solution au problème des crimes rituels

1. Réduction des inégalités et promotion des intelligences : « Une réduction des écarts de salaires ou une véritable mise en valeur de la fonction intellectuelle constituerait un frein au phénomène de crime rituel » (Essono Atomo, 2005) .

2. Endiguer la pauvreté : « la lutte contre la pauvreté ne serait-elle pas l’arme idéale pour combattre les crimes rituels et éradiquer les conflits en Afrique ?  »En endiguant la pauvreté, ne pourra-t-on pas, par le même coup, mettre fin aux pratiques rituelles criminalisées, parce que l’on aura satisfait aux besoins matériels derrière lesquels courent les hommes et on aura créé une société de justice et d’égalité? » (Mengo Meme, 2005).

3. Promouvoir la démocratie : En Afrique où « le pouvoir se nourrit de sang humain » (Essono Atome, 2005), « une démocratisation de l’exercice du pouvoir réduirait à notre humble avis un recours trop prolongé au stratagème occulte » (Kahanga, 2005).

4. L’identification des criminels par des moyens techniques et scientifiques (police scientifique).

Références

Actes du colloque sous régional cause et moyens de prévention des crimes rituels et des conflits en Afrique centrale, Libreville 19-20 juillet 2005.

Fromaget Michel. Aperçu sur la thérapeutique du conjoint invisible chez les Myéné du Gabon. In: Journal des africanistes, 1986, tome 56, fascicule 1. pp. 105-112.  

 

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