Les grands bouleversements tels que la chute des régimes ont pour cause une modification profonde dans les idées des peuples.  Selon Gustave Lebon, auteur de La psychologie des foules, «  Les véritables bouleversements historiques ne sont pas ceux qui nous étonnent par leur grandeur et leur violence. Les seuls changements importants, ceux  d’où le renouvellement des civilisations découle, s’opèrent dans les idées, les conceptions et les croyances. Les événements mémorables de l’histoire sont les effets visibles des invisibles changements de la pensée des hommes. Si ces grands événements se manifestent si rarement c’est qu’il n’est rien d’aussi stable dans une race que le fond héréditaire de ses pensées ».

A l’époque pour opérer des changements l’opinion des foules ne comptait pas. Mais de plus en plus il faudra compter avec cette nouvelle puissance de l’époque moderne. Car l’époque moderne est sans conteste l’ère des foules. « Ce n’est plus dans les conseils des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les destinées des nations ». «  La naissance progressive de la puissance des foules s’est faite d’abord par la propagation de certaines idées qui se sont lentement implantées dans les esprits, puis par l’association graduelle des individus pour amener la réalisation des conceptions théoriques. C’est par l’association que les foules ont fini par se former des idées, sinon très justes, au moins très arrêtées de leurs intérêts et par avoir conscience de leur force ».

Les foules n’ont de puissance que pour détruire. «  Quand l’édifice d’une civilisation est vermoulu, ce sont toujours les foules qui en amènent l’écroulement. C’est alors qu’apparaît leur principal rôle, et que, pour un instant, la philosophie du nombre semble la seule philosophie de l’histoire. Les lois et les institutions ont peu d’action sur les foules. On les conduit moins avec des règles qu’avec ce qui peut les impressionner et les séduire ».

Définition

1. Au sens général

Une foule est une réunion d’individus quelconques.

2. Au sens psychologique

Une foule est une collectivité d’individus unis de manière transitoire, formant une âme collective et orienté dans une même direction. La foule psychologique définit une collectivité qui ne forme plus qu’un seul être. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules. « Mille individus accidentellement réunis sur une place publique sans aucun but déterminé, ne constituent nullement une foule au point de vue psychologique »(Lebon, 1895).  «  Des milliers d’individus séparés peuvent à certains moments, sous l’influence de certaines émotions violentes, un grand événement national par exemple, acquérir les caractères d’une foule psychologique. Il suffira alors qu’un hasard quelconque les réunisse pour que leurs actes revêtent aussitôt les caractères spéciaux aux actes des foules. A certains moments, une demi-douzaine d’hommes peuvent constituer une foule psychologique, tandis que des centaines d’hommes réunis par hasard peuvent ne pas la constituer. D’autre part, un peuple entier, sans qu’il y ait agglomération visible, peut devenir foule sous l’action de certaines influences » (Lebon, 1895).

Caractéristiques générales des foules

Une foule psychologique acquiert des caractères transitoires, provisoires. Ce sont :

1. L’unité mentale.

2. L’évanouissement de la personnalité consciente.

3. L’orientation des sentiments et des pensées dans un sens déterminé.

« Le fait le plus frappant que présente une foule psychologique est le suivant : quels que soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que soient leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, par le fait seul qu’ils sont transformés en foule, ils possèdent une sorte d’âme collective qui les fait sentir, penser, et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait et agirait chacun d’eux isolément. il y a des idées, des sentiments qui ne surgissent ou ne se transforment en actes que chez les individus en foule. La foule psychologique est un être provisoire, formé d’éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède » (Lebon, 1895).

« C’est surtout par les éléments inconscients qui forment l’âme d’une race, que se ressemblent tous les individus de cette race, et c’est principalement par les éléments conscients, fruits de l’éducation mais surtout d’une hérédité exceptionnelle, qu’ils diffèrent. Les hommes les plus dissemblables par leur intelligence ont des instincts, des passions, des sentiments fort semblables. Dans tout ce qui est matière de sentiment religion, politique, morale, affections et antipathies, etc., les hommes les plus éminents ne dépassent que bien rarement le niveau des individus les plus ordinaires. Entre un grand mathématicien et son bottier il peut exister un abîme, au point de vue intellectuel, mais au point de vue du caractère la différence est le plus souvent nulle ou très faible » (Lebon, 1895).

« Or ce sont précisément ces qualités générales du caractère, régies par l’inconscient et que la plupart des individus normaux d’une race possèdent à peu près au même degré, qui, dans les foules, sont mises en commun. Dans l’âme collective, les aptitudes intellectuelles des individus, et par conséquent leur individualité, s’effacent. L’hétérogène se noie dans l’homogène, et les qualités inconscientes dominent. C’est justement cette mise en commun de qualités ordinaires qui nous explique pourquoi les foules ne sauraient jamais accomplir d’actes exigeant une intelligence élevée ».

Création de caractères nouveaux

1. Le sentiment de puissance invincible.

2. La contagion.

3. La suggestibilité.

  • « l’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible qui lui permet de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refrénés ».
  • « Dans une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que l’individu sacrifie très facilement son intérêt personnel à l’intérêt collectif ».
  • Dans une foule psychologique, l’individu « sous l’influence d’une suggestion, [...], se lancera avec une irrésistible impétuosité vers l’accomplissement de certains actes ».

« Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus » (Lebon, 1895).

Soulever les foules

Pour soulever les foules il existe deux facteurs :

1. Des facteurs lointains : Ils préparent le terrain.

2. Des facteurs immédiats : Ils provoquent la persuasion active chez les foules, c’est-à-dire font prendre forme à l’idée et la déchaînent avec toutes ses conséquences.

« Dans tous les grands événements de l’histoire, nous constatons l’action successive de ces deux ordres de facteurs. La Révolution française, pour ne prendre qu’un des plus frappants exemples, eut parmi ses facteurs lointains les écrits des philosophes, les exactions de la noblesse, les progrès de la pensée scientifique. L’âme des foules, ainsi préparée, fut soulevée ensuite aisément par des facteurs immédiats, tels que les discours des orateurs, et les résistances de la cour à propos de réformes insignifiantes » (Lebon, 1895).

« Un peuple est un organisme créé par le passé, et qui, comme tout organisme, ne peut se modifier que par de lentes accumulations héréditaires. Ce qui conduit les hommes, surtout lorsqu’ils sont en foule, ce sont les traditions [...] Sans traditions, il n’y a ni âme nationale, ni civilisation possibles ».

Référence

Gustave Lebon, La psychologie des foules.

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