La désobéissance civile n’est donc pas la volonté de prendre le pouvoir mais seulement d’amener celui-ci à changer de lui-même. Elle ne s’inscrit pas dans un rapport dominés-dominants, de la même manière qu’à travers la non-violence on ne cherche pas à répéter ce rapport en termes de force et de faiblesse. Le problème de la localisation du pouvoir pose avant tout celui de sa source. Il convient d’éviter la confusion du pouvoir et de la violence comme si celle-ci constituait la source du pouvoir de la même manière que l’on confond l’autorité de la loi avec le principe de dissuasion de la sanction. Cela reviendrait à prétendre que le pouvoir consiste essentiellement à se faire obéir, et à voir dans la violence la seule condition de cette obéissance.

Or le pouvoir ne se réduit pas à l’exercice de la violence même s’il peut y avoir recours. Pour Hannah Arendt, « le pouvoir et la violence s’opposent par leur nature même ; lorsque l’un des deux prédomine de façon absolue, l’autre est éliminé ». Cela présuppose de distinguer préalablement, comme le fait Arendt, le pouvoir qui est donné par un groupe de personnes parce qu’elles y ont consenti, de la puissance qui est la propriété d’un individu.

La puissance ne suppose pas le soutien du peuple ou d’un groupe et désigne elle-seule le fait d’imposer sa volonté à un autre et par là la domination de l’homme sur l’homme. Il s’agit de la supériorité naturelle d’une individualité sur d’autres individualités. Elle devient impuissante elle-même face à un groupe qui représente non plus une puissance supérieure mais le principe même du pouvoir : « la plus puissante individualité pourra toujours être accablée par le nombre ». C’est pourquoi la violence est l’attribut même de la puissance, car de par sa nature instrumentale elle permet à la puissance de décupler sa force pour contraindre le plus grand nombre. « Le pouvoir a toujours besoin de s’appuyer sur la force du nombre, tandis que la violence peut s’en passer, dans une certaine mesure, du fait que pour s’imposer elle peut recourir à des instruments ».

Le pouvoir est en fait celui du peuple ; il consiste en sa force numérique et en l’unité de cette force. Le pouvoir, lui, ne vaut que tant qu’il est légitime, c’est-à-dire tant qu’il aura le soutien du groupe dont il émane ; il ne s’agit pour autant pas encore là d’obéissance mais seulement de reconnaissance. L’autorité du pouvoir dépend de sa légitimité, et en ce sens la caractéristique essentielle de l’autorité est « que ceux dont l’obéissance est requise la reconnaissent inconditionnellement », et c’est précisément cette reconnaissance inconditionnelle qui constitue la légitimité du pouvoir.

L’obéissance, elle, n’est jamais inconditionnelle, elle dépend de ce soutien qui peut être retiré à tout moment, mais pas pour n’importe quelle raison. La seule raison possible est que le peuple, ou du moins le groupe, ne se reconnaisse plus à travers le pouvoir et notamment à travers les décisions que celui-ci peut être amené à prendre. Pour le groupe, ne plus se reconnaître dans le pouvoir revient à ne plus reconnaître le pouvoir, c’est-à-dire, à ne plus le reconnaître en tant que tel. Le recours à la violence est cependant possible au pouvoir lorsqu’il devient illégitime et donc lorsqu’il n’a plus la caractéristique du pouvoir. C’est en ce sens que l’on peut dire que le pouvoir et la violence s’opposent par nature ; le pouvoir suppose la légitimité ce qui n’est pas le cas de la violence : « la violence peut-être justifiable, mais elle ne sera jamais légitime ».

En fait, la légitimité est le principe même de la non-violence en tant qu’elle ne laisse aucune place à la nécessité de la violence. Et si Hannah Arendt en vient à dire que « la non-violence ne devrait pas être considérée comme le contraire de la violence », c’est qu’elles sont toutes les deux un moyen et qu’elles ont une fin identique, celle de pérenniser un pouvoir, à cette différence que les moyens sont différents et qu’ils s’opposent dans leur finalité. Car la non violence est la caractéristique de la relation d’un pouvoir légitime à sa source – « parler d’un pouvoir non-violent est en fait une tautologie » -, alors que la violence est la caractéristique d’une stabilité contre-nature.

Il en découle que la désobéissance civile ne cherche pas à renverser le pouvoir ni à le déstabiliser, mais d’une certaine manière à le restaurer, et donc à se trouver, ou à se retrouver, en présence d’un pouvoir plein de légitimité. La désobéissance civile est juste le moyen de rappeler à un pouvoir où se situe sa source et de lui rappeler qu’il en dépend nécessairement. Une seule manière de le lui rappeler est de désobéir, c’est-à-dire de s’en prendre à ce qui représente son autorité : la loi, laquelle représente le lien de dépendance entre un gouvernement et une population. Ce lien n’est pas à sens unique mais bien à double sens. Il ne s’agit pas pour celui qui pratique la désobéissance civile de prendre en otage le droit, mais bien au contraire de devenir lui-même d’une certaine manière l’otage du droit. Car en désobéissant, ce n’est pas lui-même qu’il expose à la sanction, mais tout au contraire le pouvoir. En acceptant et surtout en recherchant la sanction, il oblige celui-ci à faire violence sur ce qui représente pour lui la source même de son pouvoir : l’opinion, comme source de sa légitimité.

Ainsi, « les moyens de la violence deviennent inutiles quand on n’obéit plus aux ordres, et le facteur décisif n’est plus alors qu’une question d’obéissance au commandement, mais un problème d’opinion », qui revient au fait de donner ou non son accord aux décisions prises par le pouvoir, c’est-à-dire, au fait de lui apporter son soutien ou de le lui retirer. « La violence peut détruire le pouvoir, elle est parfaitement incapable de le créer », c’est bien pourquoi la non-violence est l’essence même de la désobéissance civile.

Extrait de…

Mathieu Vernerey, Désobéissance civile et non-violence, Mémoire de philosophie morale et politique, Lyon 3, 1998-1999.

Consulter aussi

Le programme politique

Un programme politique présente la ligne d’un mouvement ayant pour objectif la prise…