« Les régimes sont fondés sur la peur, laquelle sert à dissimuler l’absence de légitimité des gouvernants. Ainsi, le peuple s’auto-soumet aux pouvoirs en place, par simple habitude, par récurrence historique ». « L’une des idées phares de La Boétie est que le renversement des régimes est essentiellement psychologique : le peuple doit arrêter de se croire inférieur à son gouvernement ».

– Le pouvoir des tyrans ne repose que sur l’abandon du pouvoir du peuple.

– Le tyran est souvent un homme faible, comme les autres. Seuls les crédules peuvent l’idolâtrer.

 – Il n’y a d’oppression que volontaire.

– Les peuples sont responsables de leur mise sous tutelle

– L’usage de la raison fera disparaître chez les peuples le besoin d’être trompé et dominé.

– Les tyrans créent une structure de pouvoir très élaborée, consistant en une hiérarchie à plusieurs niveaux, composée d’une conspiration des complices.

Selon une reflexion d’Etienne de la Boétie, « c’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra ».

Ce qui est étonnant pour La Boétie, c’est que « tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire ». Il est encore étonnant de voir des hommes « misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter — puisqu’il est seul — ni aimer— puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel ».

Ce qui est naturel chez un peuple, c’est d’aimer quelqu’un qui gouverne la chose publique avec bonté. La Boétie présente les choses ainsi : « Si donc les habitants d’un pays trouvent parmi eux un de ces hommes rares qui leur ait donné des preuves d’une grande prévoyance pour les sauvegarder, d’une grande hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour les gouverner ; s’ils s’habituent à la longue à lui obéir et à se fier à lui jusqu’à lui accorder une certaine suprématie, je ne sais s’il serait sage de l’enlever de là où il faisait bien pour le placer là où il pourra faire mal ; il semble, en effet, naturel d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré du bien, et de ne pas en craindre un mal ».

Ce qui est anormal, ce sont le malheur et le vice qui consistent à obéir lorsque l’on n’est pas gouverné mais tyrannisé. Lorsque le peuple est sous le joug d’un tyran.

Les hommes sont prêts à braver tous les dangers pour acquérir l’objet de leur désir et de leur bonheur. Mais chose étonnante, c’est qu’ils ne désirent pas la seule chose qui vaille la peine d’être désirée, à savoir la liberté. Etienne de la Boétie explique que lorsque la liberté est perdue, tous les malheurs s’ensuivent « et sans elle tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur ». Aussi, La Boétie s’adresse-t-il de manière suivante aux nations :

« Peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire ».

La liberté est ce qu’il y a de plus naturel en l’homme. La liberté est chose naturelle. C’est pourquoi de l’avis de la Boétie, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre. Cependant, « il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontier, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude ». « Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais les successeurs servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance ». « Partout et en tous lieux l’esclavage est amer aux hommes et la liberté leur est chère. Mais il me semble qu’on doit avoir pitié de ceux qui, en naissant, se trouvent déjà sous le joug, qu’on doit les excuser ou leur pardonner si, n’ayant pas même vu l’ombre de la liberté, et n’en ayant pas entendu parler, ils ne ressentent pas le malheur d’être esclaves ».  « On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais-eu. Le chagrin ne vient qu’après le plaisir et toujours, à la connaissance du malheur, se joint le souvenir de quelque joie passée. La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne ».

La Boétie observe qu’il y a trois sortes de tyrans : ceux qui règnent par l’élection du peuple, ceux qui règnent par la force des armes, et ceux qui règnent par succession. Celui qui a acquis le pouvoir par les armes se considère comme en pays conquis. Celui qui le reçoit par succession considère le peuple comme des esclaves héréditaires.  Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il serait plus supportable s’il ne lui vient pas à l’idée de considérer « la puissance que le peuple lui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adopté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans ». « Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature ».

Le tyran est un homme seul et misérable. Il fait du mal a tous et est obligé de craindre tout le monde. Il est un mauvais roi et en tant que tel il prend à ses services des étrangers mercenaires parce qu’il n’a pas confiance en ses sujets. Un bon roi aime mieux « avoir sauvé la vie d’un citoyen que d’avoir défait cent ennemis ». « Mais ce qui est certain, c’est que le tyran ne croit jamais sa puissance assurée s’il n’est pas parvenu au point de n’avoir pour sujets que des hommes sans valeur ». Un tyran n’es rassuré qu’en abêtissant ses sujets. Car «  les livres et la pensée donnent plus que toute autre chose aux hommes le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie ». « Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ceux qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement ». «  Le peuple ignorant a toujours été ainsi : au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, il est tout dispos et dissolu ; au tort et à la douleur qu’il peut honnêtement souffrir, il est insensible ».

La Boétie en arrive au point qui est, selon lui le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Selon lui, ce n’est pas l’armée qui protège le tyran mais toujours quatre ou six hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. « Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui ». « En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait ». « Dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, [...] ceux qui sont possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux ».

A vrai dire, se pose La Boétie, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ? Est-ce là vivre heureux ? Est-ce même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état ?

Comment venir à bout du tyran ? Il n’est pas besoin de combattre le tyran, ni de l’abattre. « Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner ». Car « comme le feu d’une petite étincelle grandit et se renforce toujours, et plus il trouve de bois à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter, de même, plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les sert. Ils se fortifient d’autant, deviennent de plus en plus frais et dispos pour tout anéantir et tout détruire. Mais si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la branche, n’ayant plus de suc ni d’aliment à sa racine, devient sèche et morte ».

C’est ainsi qu’en désobéissant au tyran, en cessant de le soutenir, on s’en affranchit, on sort de l’esclavage volontaire et on accède à la liberté.

Référence :

Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.

Discours de la servitude volontaire (Analyse).

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