Rite signifie : usage, coutume. Il renvoie à l’ordre et à la manière d’observer un cérémoniel. Il est utilisé pour exprimer tout acte répétitif. Ce que nous appelons ici rite du crime d’Etat post-électoral est une dynamique spécifique de la violence d’Etat qui a lieu après chaque élection présidentielle consécutivement à l’annonce des résultats dans certains pays notamment d’Afrique centrale.

Cette dynamique fait penser à un rite de par son caractère répétitif, aussi de par son caractère planifié et cérémoniel avec un ordre défini qui rappelle un rituel : élections, falsification, proclamation, contestation, extermination, contentieux, arbitrage de la Cour constitutionnelle, Dialogue, révision constitutionnelle.

Le crime rituel d’Etat post-électoral est un crime de masse perpétré par l’Etat et commis au lendemain des élections présidentielles suite à une contestation des résultats. Il est en propre un coup d’Etat au sens où l’entend Michel Foucault, à savoir, « en tant qu’initiative et action prise par l’État lui-même ». A cause de cela, on qualifie le crime en question de « terrorisme d’Etat ». Cette expression nomme « la violence de l’État vis-à-vis de sa population » (Castelo Branco, 2013). Le crime d’Etat post-électoral appartient au genre de crimes qui « commencent lorsqu’un pouvoir décide que certains n’ont plus le droit de figurer parmi les humains ni au nombre des vivants et que le massacre est érigé en politique [contre le choix du peuple] » (Hartmann, 2012).

Pierre Bourdieu conçoit le rite comme un acte de magie sociale. De nombreux chercheurs conviennent que « le rite est un instrument d’ordre social ». Marc Bessin insiste sur cet aspect lorsqu’il dit que « le rite a une fonction anthropologique de mise en ordre ». Dans le cadre du rite du crime d’Etat post-électoral, le rite tend plus vers le contrôle social par l’intimidation, l’extermination et la terreur. Et si le rite est un instrument visant à susciter ou à maintenir l’ordre social, dans le cadre du rite du crime d’Etat post-électoral, cet ordre procède du chaos selon le processus de l’émergence en fonction duquel, un système de l’intérieur s’autogénère et crée un nouvel équilibre à partir du chaos.

Le chaos provient de ce que le rite du crime d’Etat post-électoral est un acte cérémoniel de transgression qui institue et auto-consacre une autre personne que l’élu du peuple comme président de la République. En général, on institue et auto-consacre le président sortant. Ceci est un acte transgressif qui fait fie du vote du peuple de même que de son choix. Le rite du crime d’Etat post-électoral transgresse les normes du rite électoral par lequel la société se réunit pour élire son représentant suprême selon le rite du contrat social en vertu duquel chacun abandonne un peu de sa liberté et de ses prérogatives au nom de l’intérêt général. Le rite du crime d’Etat post-électoral est une entorse au rite de la présidentielle, le seul rite qui unit le peuple en réactivant son imaginaire à travers les questions suivantes : « Que voulons-nous faire ensemble ? Où voulons-nous aller? » (Euvé, 2017).

A quoi peut servir à un Etat de tuer son peuple alors que sa raison d’être est de le protéger et de créer l’épanouissement de tous selon la logique du contrat social c’est-à-dire du consentement de tous à vivre ensemble sous le régime du droit ? Fabrizio Sabeli indique que « le rite permet l’accomplissement de cet acte de magie sociale qui consiste à relier sur le plan des représentations sociales, institution, consécration et légitimation ». Selon cette potentialité rituelle, le rite du crime d’Etat post-électoral est pratiqué par un gouvernement afin d’instituer, de consacrer et de légitimer par le biais de la force et du crime de masse une autorité dépourvue de légitimité. La légitimité étant entendue ici comme octroi du pouvoir par le peuple librement et démocratiquement consenti.

La réponse contre le crime rituel d’Etat post-électoral ne peut être que le rite de la résistance du peuple contre l’Etat. Comme le dit Castelo Branco, «  si l’État porte la violence à sa racine, la résistance au pouvoir doit viser l’élimination de l’État lui même et du terrorisme d’État » avec pour enjeu, la préservation de la vie. Il faut que justice soit faite. Elle passe par un refus de l’impunité, par la reconnaissance par l’Etat de ses crimes, par le dialogue et la réconciliation.

Comme le souligne Florence Hartmann, « l’impunité, que l’instauration de l’extrême violence a érigée en règle, est la condition préalable des pratiques de cruauté et ne peut, par conséquent, être en aucun cas la réponse aux violences collectives. La combattre ne se résume pas seulement à punir les coupables mais consiste tout autant à signifier clairement à l’ensemble de la société que cette violence extrême a procédé d’une inversion des normes et que les normes sont désormais rétablies. C’est pour toutes ces raisons que l’acte judiciaire est l’une des étapes indispensables de la gestion de sortie des conflits » (Hartmann, 2012).

Pour cela, l’Etat doit sortir du dénie de culpabilité. En effet, « la transition à la suite des violences collectives ne peut donc faire l’économie du déliement de l’État de ses crimes, au même titre que l’individu, auteur de crimes, doit se délier de ses actes monstrueux pour réintégrer la communauté humaine. À défaut d’un tel re-basculement collectif dans la normalité, la confiance des victimes envers l’État et la société qui leur ont infligé leurs souffrances, indispensable à toute réconciliation, ne pourra pas être rétablie. C’est donc bien tout un processus au cœur de la société actrice et complice des crimes de masse qui doit être entrepris afin de combattre le refoulement programmé et l’engagement de toute ou d’une grande partie de la société contre la reconnaissance des torts commis et des torts subis. Sans doute ne faut-il pas seulement de la justice mais aussi de la pédagogie pour rendre véritablement justice » (Hartmann, 2012).

Le refus du dénie de culpabilité est un préalable au dialogue nécessaire et incontournable. Un dialogue qui a pour principal objectif de discuter et de répondre aux questions suivantes : « qui, quoi, pourquoi, où, quand, comment ». Qui est le bourreaux ? Qui est la victime ? Pourquoi le bourreaux a-t-il tuer ?  Le dialogue n’est pas un rassemblement pour découpage de gâteau visant à congratuler et à légitimer les auteurs de la violence en en demandant encore plus de violence, juste pour se voir les poches garnies;  le dialogue est un  dispositif « visant à rendre justice et à établir la vérité des faits au sein d’État ou de société ayant été confronté à des violences de grandes ampleurs » (Chaouad, 2012.). Son ambition est d’aboutir à la pacification de la société afin de permettre la coexistence de populations ayant été confrontées à la violence d’Etat liée à la nature dictatoriale des régimes en place.

Le dialogue a pour objectif, aboutir à la réconciliation.  Celle-ci « est bien une histoire de mémoire qui aurait été apaisée, une histoire donc de pages qu’il faut tourner à condition de les avoir lues, pour s’en souvenir, pour que nul ne puisse les oublier. Seule cette lecture aide à comprendre la dynamique spécifique de la violence et à en pénétrer ses mécanismes pour en dissuader la répétition. Seule cette lecture permet au final la connaissance et la reconnaissance des torts commis et subis » (Hartmann, 2012).

Mais cette réconciliation n’est pas le souhait d’un régime politique basé sur la division, la séparation et l’exclusion. « On ne se réconcilie pourtant pas avec quelqu’un qui continue à nous faire du tort. Il faut que le tort cesse pour envisager la réconciliation. Ce sont la fin des injustices et la reconnaissance des torts commis et des torts subis par l’ensemble de la société qui a basculé dans la violence collective qui mènent à la réconciliation, et non l’inverse » (Hartmann, 2012). « C’est le travail de deuil qui, au fil du temps, referme les blessures. Or, on ne peut faire le deuil d’une action criminelle qui se poursuit dans le présent, même si les moyens mis en œuvre ne revêtent plus le même degré de violence et de cruauté » (Hartmann, 2012).  La principale préoccupation est de faire la lumière sur les violences de système et de rétablir la dignité des victimes par la reconnaissance publique des torts subis, tout en offrant à ceux qui les ont commis une occasion de reconnaître leur faute : reléguer le passé au passé tout en conservant la mémoire dit Hartmann.

D’où l’importance de la reconnaissance officielle des torts à travers des excuses publiques. Comme l’explique Florence Hartmann, « la reconnaissance officielle et solennelle des crimes par un chef d’État, sous forme d’excuses ou d’actes de repentance ou de contrition, paraît essentielle pour marquer le détachement définitif d’un État de ses crimes et permettre à une société de s’affranchir des tabous et de s’engager dans la construction d’une mémoire collective, ciment du vouloir-vivre ensemble. » (Hartmann, 2012). 

Pour le refus du rite du crime d’Etat post-électoral, « dire ce qui s’est passé, le reconnaître, l’affronter, le digérer, l’enseigner, démonter les mécanismes de l’imaginaire qui a été produit pour entraîner une participation massive à la destruction d’autrui est un travail de longue haleine, qui ne produit ses effets qu’à long terme. En faire l’économie ou le suspendre en cours de route en appelant à tourner la page, c’est semer les fruits de nouveaux passages à l’acte. Tenter d’interrompre l’action du passé dans le présent sans se soucier de savoir si le présent n’est pas le théâtre d’une version édulcorée du passé violent, c’est aussi condamner tout espoir de réconciliation » (Hartmann, 2012).

Références

Bessin Marc. Le recours au rite : l’exemple du service militaire. In: Agora débats/jeunesses, 28, 2002. Rites et seuils, passages et continuités. pp. 34-45.

Sabelli Fabrizio, Le rite d’institution, résistance et domination. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 43, juin 1982. Rites et fétiches. pp. 64-69.

Robert Chaouad, « Le temps du pardon », Revue internationale et stratégique 2012/4 (n° 88), p. 49-57.

Jacques Derrida, Pardonner. L’impardonnable et l’imprescriptible, Paris, Galilée, coll. «La philosophie en effet », 2012.

Florence Hartmann, « Juger et pardonner des violences d’État : deux pratiques opposées ou complémentaires ? », Revue internationale et stratégique 2012/4 (n° 88), p. 67-80.

Guilherme Castelo Branco, « État et crime. Extermination, intimidation, exclusion », Rue Descartes 2013/1 (n° 77), p. 112-120.

Entretien avec Stéphane Rozès, Propos recueillis par François Euvé« Le rite de la présidentielle et l’imaginaire français », Études 2017/4 (Avril), p. 31-42.

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