Trois variables expliquent la tendance des résultats des élections législatives au Gabon : une forte abstention de la population, l’utilisation par la majorité des résultats du premier tour comme variable d’ajustement et le boycott des élections par l’opposition.

Avec les élections législatives prévues se tenir en avril 2018, la classe politique de l’opposition au Gabon se trouve placée devant un grand dilemme. A la suite des événements traumatisants vécus au lendemain  des élections présidentielles d’août 2016, les Gabonais sont rentrés dans un cycle de résistance qui dicte l’essentiel de leur conduite. Le boycott est leur mot d’ordre face aux actions gouvernementales. Pour l’opposition résistante, participer aux élections législatives, c’est légitimer le pouvoir illégitime qu’elle conteste. De l’autre les partisans du pouvoir ne sont pas prêts à de réelles reformes qui aboutiraient à une sélection transparente des gouvernants.

Wilson-André Ndombet présente le dilemme auquel fait face la classe politique gabonaise de la façon suivante : « S’agissant des partisans du pouvoir, il paraît difficile d’imaginer une survie dans un processus électoral normal face à une révolte quasi-généralisée des Gabonais et déterminés à vivre enfin leur alternance brutalement bloquée depuis le scrutin du 27 août 2016». « Pour les partis de l’Opposition, nombre d’options sont envisagées parmi lesquelles, il ne s’agit plus de boycotter les élections législatives. À imaginer cependant, que le régime au pouvoir s’arc-boute à détenir toujours tous les leviers du pouvoir de l’État, aller aux élections sans garantie serait illusoire et ferait son jeu ».

Un processus électoral normal ferait craindre les partisans du pouvoir. Un processus électoral en l’état actuel des choses rendrait dubitatifs les partisans de l’opposition. Essayons de comprendre. Pour commencer quels sont les potentiels acteurs des futures élections législatives ?

                                            Tendance des élections législatives au Gabon dans Politique

D’abord, le parti démocratique gabonais au pouvoir depuis 1968. Il a pour alliés politiques une quarantaine de partis dits de la majorité présidentielle auxquels s’ajoute une opposition acquise qui donne l’impression de servir de rempart. Ensuite, il y a de potentiels candidats indépendants. Enfin, il y a la coalition de l’opposition plus ou moins radicale.

Continuons avec une analyse de l’évolution des élections législatives au Gabon de 1990 à 2011.

                              dans Politique

Pour simplifier l’analyse nous avons fusionné le PDG  et ses alliés et dans l’Opposition nous avons considéré l’ensemble des partis de l’opposition ainsi que les indépendants. Au sortir, nous avons deux courbes en tenaille représentant le nombre de sièges obtenus par partis politiques (PDG et Opposition) de 1990 à 2011. Comme tendance générale, nous notons que le PDG sort toujours vainqueur des élections. Et son nombre de sièges va croissant et se rapproche de la victoire absolue (d’une configuration de monopartisme). Lors des élections législatives, 120 sièges sont à pourvoir. En 1990, il y a une égalité relative de sièges entre le PDG et l’Opposition. 52.5% de sièges pour le PDG contre 47.5% pour l’Opposition. Puis le PDG acquiert au fil des élections un nombre croissant de sièges. L’opposition caracole de façon continue pour obtenir en 2011 1,6% de sièges. Les différentes phases de rupture montrent que le PDG devient de plus en plus fort comme s’il se régénérait (émergence). L’analyse du graphique nous conduit à concevoir le PDG comme un parti populaire et légitime qui aurait le soutien et la confiance du peuple. De l’autre, l’Opposition souffrirait d’une impopularité qui lui ferait perdre à chaque fois de manière croissante les voix et donc les sièges. Qu’en est-il dans les faits ?

Trois variables expliquent cette tendance des résultats des élections législatives au Gabon : une forte abstention de la population, l’utilisation par la majorité des résultats du premier tour comme variable d’ajustement et le boycott de certaines élections par l’opposition. En effet, on note une abstention allant jusqu’à 80% des populations votantes. Ce qui contraste avec le taux de participation aux élections législatives durant la période du monopartisme. En 1985 par exemple, on a enregistré plus de 95% de participation. Alors que entre 1990 et 2011 le taux de participation dans les grandes villes oscille entre 20 à 30%. Ensuite notre étude a permis d’observer que les résultats du premier tour des élections sont utilisés comme une variable d’ajustement. Comme qui dirait on procède à la règle de trois pour fournir une majorité au parti gouvernemental lors du deuxième tour. Excepté en 2006 où il n’y a qu’un seul tour. Enfin, le boycott des élections législatives par l’opposition explique aussi le score élevé du PDG. En 2001 ce sont par exemple une dizaine de partis politiques de l’opposition qui ont contesté les élections en annonçant un boycott actif.

La faible efficacité de l’opposition et son faible score aux élections législatives peut s’expliquer par son inorganisation. A cela nous pouvons ajouter les carences inhérents aux nouveaux partis politiques depuis l’avènement de la démocratie.  A ce propos  Mwayila Tshiyembe (1998) souligne que : « nés dans un contexte de rupture socio-politique, doublé d’une crise économique et de violences politiques, les nouveaux partis politiques souffrent de plusieurs carences, dont voici les plus saillantes:

- absence de démocratie interne : nombre des partis sont dirigés par des responsables autoproclamés dont l’autorité n’est fondée sur aucune base électorale ;

- absence de base sociologique significative : la majorité des partis politiques ne peuvent pas justifier d’une adhésion significative des militants ou des sympathisants ;

- absence de projet de société ou de programme gouvernemental : dans nombre de cas, il ne s’ agit pas de partis d’idées;

- absence de structures : le plus souvent, on est en présence de partis fictifs dont l’existence se limite soit a leur nomination et enregistrement au ministère de l’intérieur ; soit à quelques membres de la direction nationale, etc. ».

Quant au fort taux d’abstention durant les élections législatives au Gabon, nous pouvons l’expliquer à travers ce que Dodzi Kokoroko dit des élections en Afrique francophone au sujet de la sincérité du vote. « La sincérité du vote, dit-il, suppose, quant à elle, que les résultats proclamés du scrutin soient conformes aux suffrages réellement exprimés par les électeurs. Elle peut être considérée sous deux aspects: sincérité des opérations de vote et sincérité du dépouillement et des résultats. Le premier implique que les opérations de vote se déroulent librement dans le calme et en l’absence de toute manipulation pouvant avoir une incidence sur l’issue du vote. Cependant, les altérations opérées durant la phase pré-électorale se prolongent au-delà par l’impossibilité pour un grand nombre d’électeurs de voter le jour du scrutin, résultant soit de la disparition de certaines listes électorales, soit de la non-correspondance entre les listes électorales et les cartes d’électeurs. Ces manipulations traduisent les agissements d’une administration partisane ou d’une commission électorale nationale instrumentalisée. Le second aspect implique assez souvent un déplacement des urnes par la force en méconnaissance de la loi électorale qui prévoit un dépouillement sur place et dans les bureaux de vote. Ce transfert des urnes permet à l’administration de remplacer les urnes dont le contenu est jugé défavorable au pouvoir par des urnes plus dociles, aux résultats facilement contrôlables. La falsification des procès-verbaux constitue l’étape suprême de la machine de fraude électorale. Elle est généralement orchestrée par des représentants locaux de l’administration générale (préfets et sous-préfets) qui vont corriger les résultats. Il restera à la Cour constitutionnelle la proclamation des résultats travestis qui lui ont été communiqués par une administration électorale sous contrôle ».

Kokoroko cite le journaliste camerounais Pius Njawé qui résume : « Organisez le scrutin présidentiel, gagnez-le sans lésiner sur la fraude électorale et l’intimidation, laissez monter un peu la contestation du résultat, puis proposez “le dialogue” à l’opposition. Conviez-la à la table du pouvoir, où vous lui laisserez des miettes. Si la pression est trop forte, vous pouvez même proposer des élections législatives ou locales concertées, jusqu’à un certain point. Certes, vous risquez d’avoir un Parlement ou des collectivités territoriales un peu turbulentes […]. Tout le monde, sauf quelques aigris, oubliera les conditions de votre (ré)élection ».

On comprend l’inquiétude de l’opposition gabonaise qui crie au boycott, lui qui reproche au gouvernement à peu près le schéma que vient de décrire Kokoroko. Pourtant, ce dernier reste confiant en la capacité des forces démocratiques à venir à bout de toutes ces manipulations électorales.  C’est pourquoi il dit, « l’intention n’est pas de refaire ce monde politique mais d’empêcher qu’il ne se défasse sous les coups de boutoir de médiocres autorités pouvant tout détruire, ne sachant plus convaincre dès lors que la politique s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de l’oppression et de la haine. » C’est pourquoi Kokoroko prône le retour aux valeurs : « il doit exister, dans toute société humaine, un certain nombre de valeurs qui, par l’adhésion qu’elles rencontrent, suscitent la cohésion du groupe. Elles doivent correspondre aux exigences, aux aspirations acceptées et adoptées par la collectivité, qui influencent la totalité de ses membres et dirigent leur comportement. Ce sont ces valeurs qui préservent l’unité politique de la collectivité ainsi que sa stabilité en exerçant une influence régulatrice, normative sur les individus et sur la collectivité, lesquels se sentent inconsciemment obligés de les respecter » .

La promotion des valeurs et des valeurs démocratiques ramèneront certainement l’équilibre et la paix sociale. Ce qui correspond à une identité de la légalité et de la légitimité. Passer de la résistance entre légalité et légitimité et parvenir à la correspondance du vote et de l’élu, à l’adéquation de la légalité et de la légitimité. Car que fait l’élection si ce n’est d’accorder légitimement le droit à celui qui gouverne  ou à celui qui représente ? Aux partis de l’opposition nous suggérons une meilleure organisation. Au parti démocratique gabonais d’être juste et… tout simplement démocratique.

Références :

Gabon : Assemblée nationale. Archive des résultats des élections parlementaires.

Mwayila Tshiyembé, « L’autopsie de l’échec de la transition démocratique en Afrique à la lumière de la théorie des conjonctures politiques fluides », Présence Africaine 1998/1 (N° 157), p. 69-99.

Dodzi Kokoroko, « Les élections disputées : réussites et échecs », Pouvoirs 2009/2 (n° 129), p. 115-125.

Consulter aussi

La servitude volontaire

« Les régimes sont fondés sur la peur, laquelle sert à dissimuler l’absence de …