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Selon Xavier Crettiez, 77% des travaux publiés sur le terrorisme depuis 2006 concernent la notion de radicalisation.

Le terme radicalisation signifie-t-il qui a lien avec le terrorisme ? Un des exemples que l’on donne pour parler de radicalisation concerne une anecdote relative à un chauffeur de bus qui aurait refusé de prendre le bus parce qu’une femme l’aurait occupé précédemment. A ceux qui ne voient pas en cette attitude une quelconque radicalisation, d’autres posent la question de savoir si ça ce n’est pas de la radicalisation où est la radicalisation alors ? Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Il faut avouer que le débat sur le terme de radicalisation désarçonne. On en finit comme qui dirait par en perdre son français. Car il faut le dire, nous sommes là vraiment devant un cas réel de brouillage pour ne pas dire un problème de signification. Comme le dit Greimas (1964), « le problème de la signification consiste à affirmer l’existence des discontinuités, sur le plan de la perception, et celle d’écarts différentiels, créateurs de signification ». Pour le dire en clair, radicalisation est un mot. En tant que tel, il est perçu diversement et en fonction de ces perceptions diverses, il renvoie à plusieurs significations à commencer par sa définition radicale, c’est-à-dire celle qui découle du radical à partir duquel il se forme. En effet, Radicalisation est un mot français formé du verbe radicaliser et du suffixe ation désignant l’action ou le résultat de l’action. La radicalisation est donc un processus, une action. Mais cette action est-elle terroriste ? Est-ce que en parlant français, dans la communication de tous les jours en langue française, l’usage de la notion de radicalisation est codé comme servant à désigner un acte ou un processus terroriste ? Séminalement, à quoi réfère-t-on lorsqu’on emploie le mot de radicalisation ? Faut-il distinguer le mot radicalisation du concept radicalisation ?

Dans un premier temps nous verrons le terme de radicalisation comme concept. C’est-à-dire comme un outil intellectuel permettant d’objectiver et d’appréhender le réel. Ensuite nous verrons le terme dans sa dimension sémantique telle que définit par le dictionnaire. Enfin nous verrons si le terme de radicalisation est séminalement lié au terrorisme au point où on devrait se l’interdire pour ne désigner que tout ce qui a trait à ce phénomène et stigmatiser tous ceux qui l’emploieront autrement que dans ce sens. Avec François-Emmanuël Boucher (2015) on conçoit le terrorisme comme étant une somme d’actions extrêmes dont les conséquences irréversibles sont sanguinaires et destructrices.

A. Corpus des emplois du mot radicalisation 

En 1995, Sylvie Chaperon  utilise le terme de radicalisation dans son étude sur le mouvement de libération des femmes.  Ici, le terme radicalisation renvoie proprement à l’idée d’une action sociale revendicative. La radicalisation est alors comprise comme un mouvement revendicatif lié à l’accélération des transformations sociales et politiques. En 2002, Nathalie Hoffmann utilise le terme de radicalisation pour rendre compte d’une attitude réactionnaire visant à lutter contre l’oppression ou encore d’un processus de revitalisation de l’islam politique marqué par des revendications voire des violences. En 2011, Xavier Crettiez entreprend de décrire le processus de radicalisation violente dans les situations de conflit.  Pour Crettiez, la radicalisation est liée à la décision par l’individu de participer à une ou à des activités collectives violentes de type politique. En tant que décision, la radicalisation selon Crettiez réfère à un engagement de l’individu ayant lieu « au sein de groupes armés clairement identifiés, faisant intervenir un acteur au sein d’une organisation plus ou moins structurée, visant un objectif immédiatement politique et usant à ces fins de moyens d’action violents ». Au-delà de tout, Crettiez assimile la radicalisation à l’action violente même. La radicalisation est alors le processus dont les phases sont l’existence préalable de facteurs incitatifs, l’engagement, l’apprentissage de la radicalité, l’intégration active à une organisation puis l’action violente. En 2016, Xavier Crettiez conçoit la notion de radicalisation  comme étant le phénomène de basculement de jeunes français d’origine maghrébine dans la violence politique de type terroriste. Crettiez explique le rapprochement du terme radicalisation avec le terme terrorisme par un choix politique. Après les attentats du 11 septembre 2001, de nombreux académiques refusent d’évoquer l’expression « les racines du terrorisme ». A la place, on préfère à cette expression le buzzword de radicalisation. Ce qui a pour incidence au niveau épistémologique d’évacuer tout ce qui a trait aux causes du terrorisme pour ne s’appesantir que sur le processus, c’est-à-dire sur la manière dont les gens sont impliqués dans l’activité terroriste. On délaisse le pourquoi pour le comment. D’où le phénomène processuel de radicalisation permettant d’appréhender la subjectivité des acteurs, les itinéraires biographiques ou les constructions psychologiques qui mènent à la lutte armée. Depuis les attentats de Londres en 2005, « la notion de radicalisation cherche [...] à mieux [...] saisir et comprendre comment des individus en apparence intégrés ont pu se retourner contre la société dans laquelle ils vivent » Crettiez (2016).

Cet usage du mot de radicalisation suscite des critiques. D’abord quant à l’imprécision de sa signification. Ensuite, la notion de radicalisation est une notion large qui déborde, dit Xavier Crettiez, les seuls comportements violents. En effet, « tout comportement radical n’est pas forcément violent et établir un lien d’automaticité entre conduite religieuse stricte (le salafisme) et activisme violent (le jihadisme) relève d’un dangereux raccourci qui ne tient pas compte de la multiplicité des formes de l’engagement salafiste. Enfin, toute radicalisation violente, lorsqu’elle s’exprime, n’est pas nécessairement terroriste » Crettiez (2016). Guibet-Lafaye et Rapin (2017) considèrent « l’hypothèse selon laquelle la radicalisation évolue en une prénotion à la faveur d’une innovation de sens, ou néologisme sémantique, c’est-à-dire l’émergence d’un sens nouveau pour un mot qui en possède déjà un ou plusieurs . Produit de la néologie sémantique, la polysémie du mot n’est pas immédiatement apparente puisqu’elle est masquée par l’existence d’une même unité lexicale qui crée l’illusion de l’existence d’un langage commun, là où il n’y a que malentendu sur le sens terminologique à accorder au concept ».

Aussi tenant compte des générations sémantiques qui enrichissent le mot, convoquons le dictionnaire de français Larousse ainsi que le dictionnaire littéraire Littré pour voir ce qu’ils nous disent du terme de radicalisation. Car la langue est antérieure au concept et véhicule à travers ses radicaux (racines des mots), un contenu de sens précis non contingent, non contextuel, non conceptuel, non connotatif.

B. Corpus des significations lexicales

1. Dictionnaire de français Larousse

Radical : Qui appartient à la nature profonde, à l’essence d’un être ou d’une chose. Qui présente un caractère absolu, total ou définitif. Se dit d’un genre d’action ou de moyen très énergique, très efficace, dont on use pour combattre quelque chose.

Radicalisation : Action de radicaliser, fait de se radicaliser.

Radicaliser : Rendre un groupe, son action, plus intransigeants, plus durs, en particulier en matière politique ou sociale : En déclenchant la grève, le syndicat radicalise ses revendications.

Radicaliser : Durcir, renforcer.

Renforcer : Consolider.

Radicalisme : Attitude d’esprit et doctrine de ceux qui veulent une rupture complète avec le passé institutionnel. Attitude d’esprit d’une intransigeance absolue.

2. Dictionnaire Littré

Radical :

Radicalement :

Radicalisme : Système des radicaux, des partisans de la réforme complète de la société politique.

 

C. Conclusion

Pour finir, laissons ouverte la troisième partie prévue pour cette réflexion autour de la notion de radicalisation. A chacun de voir si elle ne signifie que ce qui a trait au terrorisme au point de l’interdire pour désigner autre chose et stigmatiser tous ceux qui l’emploieront autrement que dans le sens de l’action violente et terroriste. Nous pouvons tout de même déjà distinguer, au vu de ce qui précède, le mot du concept .

  

Références :

Greimas A. Julien. La structure élémentaire de la signification en linguistique. In: L’Homme, 1964, tome 4 n°3. pp. 5-17.

Chaperon Sylvie. La radicalisation des mouvements féminins Français de 1960 à 1970. In: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°48, octobre-décembre 1995. pp. 61-74.

Hoffmann Nathalie. La radicalisation de l’islam : un facteur de déstabilisation en Asie du Sud-Est ?. In: Politique étrangère, n°1 – 2002 – 67ᵉannée. pp. 115-133.

Lahousse Gilles. De la solidarité française au parti du faisceau français : un exemple de radicalisation politique. In: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°58, avril-juin 1998. pp. 43-54.

Boucher François-Emmanuël. La justification paradoxale du terrorisme dans l’imaginaire romanesque : le cas de Doris Lessing, revue Etudes littéraires, Volume 46, Numéro 3, Automne, 2015, p. 107–119.

Xavier Crettiez, « « High risk activism » : essai sur le processus de radicalisation violente (première partie) », Pôle Sud 2011/1 (n° 34), p. 45-60.

Xavier Crettiez, « Penser la radicalisation. Une sociologie processuelle des variables de l’engagement violent », Revue française de science politique 2016/5 (Vol. 66), p. 709-727.

Caroline Guibet-Lafaye, Ami-Jacques Rapin, La « radicalisation ». Individualisation et dépolitisation d’une notion, Politiques de communication 2017/1 (N° 8), p. 127-154.

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