La résistance intérieure augmente lorsque les populations sont conscientes que personne ne viendra à leur secours.

Dans un de ses articles, « Le totalitarisme à l’épreuve de la résistance civile », Jacques Sémelin (1993) entreprend une indispensable réflexion sur la résistance au totalitarisme. La résistance civile est un mode d’opposition collective pacifique visant à précipiter la chute des régimes totalitaires. C’est une révolution énigmatique qui ne fait pas couler de sang si ce n’est dans quelques cas exceptionnels. La sortie du communisme par exemple promettait de terribles affrontements, elle s’est faite dans la paix civile.

Dans son analyse rétrospective des procédés de résistance contre les régimes dits totalitaires, Jacques Sémelin définit la résistance civile comme étant la résistance de la société civile (ou de l’Etat) par des moyens politiques, juridiques, économiques ou culturels. Les politiques, les juristes, les hommes d’affaires, les artistes, les intellectuels, les sportifs, etc… se mettent au service de la libération de leur pays contre le régime d’oppression. Par résistance civile, on désigne exclusivement les modes d’opposition non armée. C’est donc une résistance pacifique par opposition à la résistance militaire ou armée. Dans le cadre de la résistance civile, les militaires peuvent pratiquer la résistance dès lors qu’ils renoncent à faire usage de leurs armes. La résistance civile est la résistance des citoyens. C’est un engagement en faveur de la communauté pour l’avènement ou la restauration de la démocratie. C’est la lutte pour l’intérêt général. Le contraire de la résistance est la passivité ou l’indifférence sinon la collaboration.

Dans ce qui suit, nous allons parler de quelques procédés de mobilisation collective, de stratégie et de la maturation de la conscience résistante. Outre les manifestations de foules immenses, les grèves, etc… en guise de procédés de mobilisation collective, nous citerons ici la presse et le recours au symbole.

La presse joue un rôle déterminant dans la construction de l’idéologie du refus. Elle est de même le moyen d’expression d’une opposition plurielle (qui s’accepte dans sa différence et ses voix multiples). La presse, souvent clandestine, est le vecteur de construction (d’éducation) de l’opposition. Le recours au symbole (logo, chant, couleur, drapeau, figure fédératrice, événement marquant, monument…) est le signe de la non abdication de l’esprit face à l’oppression. Il permet d’échapper spirituellement à la répression. Car ce qui fait un peuple, c’est son âme. C’est son identité. C’est son indépendance. C’est son esprit. C’est pourquoi tout régime d’oppression tend à effacer la mémoire. A falsifier l’histoire. Et à déposséder les peuples de leurs âmes. Toute résistance a ainsi besoin d’une connexion réelle. Le signe de ralliement joue ce rôle. Le symbole est le refus du formatage collectif dans le sens voulu par l’oppression. C’est pour ainsi dire le refus de la zombification.

En matière de stratégie, le recentrage. Vue les enjeux géostratégiques et géopolitiques, les peuples ont intérêts à ne compter que sur eux-mêmes. Comme le souligne Jacques Sémelin, ce que comprirent les peuples de l’Europe de l’Est dans leur mouvement de libération, c’est qu’ils ne pouvaient à un moment donné, plus rien attendre de l’occident du fait de la partition stratégique du continent européen entre Est et Ouest.  Ils ne devaient compter que sur eux-mêmes et ce recentrage sur leurs propres ressources fut pour eux une manière de s’ouvrir d’avantage à la pratique de la résistance civile. Autrement dit, la résistance intérieure augmente lorsque les populations sont conscientes que personne ne viendra à leur secours et que seuls leur détermination, leur inflexibilité ou encore leur instinct de survie viendront à bout de la déshumanisation. Le recentrage implique la connaissance exacte du combat et la pleine conscience de ce que l’on veut ainsi que du lieu du combat. Le combat se déroule là où sévit l’oppression. Cet aspect est incontournable. Même si des échos extérieurs semblent impliqués dans le combat. Mais la résistance civile nécessite le recentrage.

La montée en puissance de la résistance civile se fait par a-coups. Elle alterne avec de longues phases de passivité et de résignation populaire. Et se relance à la faveur d’un élément déclencheur imprévisible, non déterminé. Mais elle est cependant le fruit d’une longue maturation. Au cœur de celle-ci, il y a par exemple, la naissance de groupes d’opposition, le renforcement des contacts et de la synergie entre l’ensemble des parties impliquées dans la résistance, la perte de légitimité du régime, l’incapacité du système à résoudre les problèmes économiques de plus en plus graves, le fait de sous-estimer ou de mépriser la capacité du peuple à renverser le système, l’usage démesuré par le système de la force et de l’arbitraire, la propagation de la volonté de résistance.

Au cœur de la maturation de la volonté de résistance, il y a le changement des mentalités et surtout le changement dans la manière de lutter. Ce changement implique de refuser le plus possible de collaborer avec le système et pratiquer la désobéissance civile. Développer des liens entre les différents groupes sociaux, ne pas tirer sur ses amis et se recentrer, c’est-à-dire ne pas tirer dans tous les sens même sur ses alliés et sur son propre pied. Le régime qui opprime ne perdure que grâce à la collaboration active du peuple. La rupture de cette collaboration précipite le système. Ici, l’opposition morale, artistique et littéraire est d’une grande importance. Car elle contribue à l’éducation des masses. Elle est ce qu’on appelle l’opposition symbolique et souterraine. Elle est le soutien non déclaré de la dissidence déclarée. La face submergée de l’iceberg au côté de la résistance silencieuse. Pour finir, le système de communication est l’une des clés du sucés des mouvements de libération. A travers la résistance civile, il s’agit de vivre le plus possible en marge du système de façon à conquérir des espaces d’autonomie de plus en plus large. Cette logique pousse à l’émergence d’une deuxième société, d’une société civile dite indépendante qui s’organise, qui organise son agriculture, qui organise son réseau d’éducation, de l’école à l’université. Le but  s’atteint en chemin. La société nouvelle se conçoit et se consolide durant la lutte.

« Il n’y a qu’un grand génie qui puisse sauver un prince qui entreprend de soulager ses sujets après une oppression longue. Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire » (Tocqueville).

Ressource du Centre international pour la lutte non violente

https://www.nonviolent-conflict.org/

Image de prévisualisation YouTube

 

Consulter aussi

La défense civile non-violente

 Lorsque l’armée d’un pays pour une raison où pour une autre ne peut plus joue…