Sadisme

L’homme sadien est devant un dilemme. Comment être heureux dans un monde où le crime seul domine ? Sade procède selon une sorte d’analyse de la société. Il divise ses habitants en deux types de sujets : les criminels et les hommes de vertu. Le constat premier, c’est qu’il règne dans la société une sorte de sadisme ambiant. Le sadisme, tel que nous l’avons conçu dans cette étude, désigne la propension existentielle à la douleur et à la souffrance. Au niveau social, il renvoie à toute forme de violence, d’oppression et de cruauté contre un tiers. Le sadisme est ce principe qui maintient l’individu dans la peine, l’humiliation et la subordination. En grande partie, il est la source du malheur de l’homme sur terre. Le sadisme, dans sa manifestation pratique, se réalise par le crime. Le sadisme est donc cette propension naturelle, existentielle ou sociale au crime. L’homme dans la société souffre à cause du crime. Car ce dernier est à l’origine de la rupture avec les acquis. Par un acte de violence à son encontre, l’homme passe aisément de la joie à la peine, de la prospérité à l’état complet de dénuement. Le viol, le vol, le meurtre ou la servitude, effets de la violence criminelle, plongent l’homme dans le désœuvrement. Parce que la société est essentiellement régie par la violence, Sade observe qu’il n’y a que les violents qui y réussissent, qui connaissent honneur, prospérité et jouissance parce qu’ils en connaissent le fonctionnement cruel. Seuls eux, de ce point de vue, peuvent y évoluer, y survivre et s’épanouir. Ainsi, Sade formule-t-il l’hypothèse paradoxale de la prospérité dans le crime.

Toutefois, pour que l’individu vive heureux, il doit pratiquer ce que nous avons appelé le sadisme antisadisme. L’homme sadien veut vivre heureux. Le premier mouvement nous le montre acculé, assujetti à un certain nombre de restrictions qui l’empêchent d’être heureux. Ces restrictions sont l’expression du sadisme et du crime ambiants. Retenons que se rapporte au crime chez Sade, tout ce qui va à l’encontre de la volonté de l’individu, tout ce qui va à l’encontre des aspirations ou de la nature de l’individu. Cette volonté qui s’oppose à la volonté individuelle limite son champ d’action et son champ de jouissance. L’obstruction contre les élans de la volonté individuelle, dans le système sadien, est une manifestation plate de la cruauté. C’est donc une énergie sadique orientée sur l’individu dans l’optique de l’exclure de tout champ de jouissance. Dans ces conditions, comment l’individu peut-il asseoir les conditions de son bonheur ? Puisque le sadisme est la loi dominante, puisque le crime est l’acte majeur par lequel s’instaurent les relations humaines, l’homme, désirant prospérer dans une société criminelle, ne peut-il pas avoir d’autre forme de langage que le langage criminel ? Sade montre qu’il est dangereux d’adopter un autre comportement que le comportement criminel. Agir autrement, ce serait se condamner au malheur, se condamner à être la victime pérenne du sadisme ambiant. Dans ce cas, la violence devient le garant de la respectabilité, la condition primordiale pour une fabrique du bonheur. Pour faire son bonheur en milieu sadique, le sadisme devient le choix d’un épanouissement assuré. Aussi, ceci n’est pas contradictoire, le crime source de malheur est également source de bonheur. Lorsqu’il est orienté contre nous, le crime nous accule à la souffrance. Mais lorsqu’il est le moyen par lequel nous agissons contre toute forme de violence à notre égard, le crime devient pour nous source de bonheur. Aussi contre la violence qui l’empêche d’être heureux, l’homme sadien adopte une contre violence, par laquelle il se défend légitimement et par laquelle il fait reculer au loin les lisières qui l’acculent à la souffrance. Cette attitude consistant à adopter la violence tout en retenant contre la violence, à épouser le crime contre le crime, nous l’avons appelé ici le sadisme antisadisme. Le sadisme antisadisme, est la réaction violente de l’individu pour faire son bonheur, contre les forces du mal qui l’assaillent et qui le conditionnent au malheur. Comme on réagirait violemment et spontanément poussé par l’instinct de conservation.

Néanmoins, pour que l’individu connaisse la réussite et parvienne aisément au bonheur total tel que le réclame l’homme sadien, il est souhaitable qu’il réunisse en lui la totalité des pouvoirs et accède à la toute-puissance. Si la réussite consiste dans l’adéquation première entre le vouloir et le pouvoir, adéquation permettant la réalisation de l’objectif souhaité, notamment ici le bonheur, l’assomption de tous les pouvoirs rend l’homme qui en est dépositaire autonome, fort et exigeant vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de la vie. Voulant toujours plus, et désirant vivre une expérience totale et souveraine, l’homme sadien, parvenu à la toute-puissance, a avec lui la garantie de son émancipation. Il s’attaque jusque y compris à la figure emblématique de Dieu. Nier Dieu, c’est s’affirmer. Nier la puissance de Dieu, c’est procéder au transfert de la puissance. L’homme commet le déicide par lequel il prend la place vacante laissée par Dieu et s’arroge par là même les attributs de la déité : force, puissance et gloire. Le personnage sadien nie Dieu pour se faire lui-même maître et origine de toutes les choses. Telle est la condition sadienne du bonheur. L’homme sadien s’accapare les lieux de pouvoirs par le crime qualifié in fine de tout puissant. Le crime tout-puissant, donnant à son agent la toute-puissance, propulse ce dernier au cœur de l’expérience de la félicité. L’expérience de la félicité, où bonheur, se conçoit chez Sade comme l’effet résultant d’un choc violent. Cet effet s’apparente à une joie inouïe, incommensurable, assimilable à une jouissance inexprimable. Le bonheur chez Sade est finalement ce sentiment de plaisir qui égaye l’existence et les hommes.

[...] Cependant, parler ainsi, c’est parler peut-être trop vite. Car bonheur et malheur ne sont peut-être pas polarisés. La condition humaine sadique, est une condition existentielle qui touche tous les êtres pareillement. Pris indifféremment, tous sont pour ainsi dire faibles face à la nature. La force et le bonheur sont peut-être de l’ordre de la conquête. Ou encore, en ce qui concerne le deuxième élément, de l’utopie. Aussi daignons accepter quelques bémols dans l’affirmation de ce qui précède. L’état premier de la nature se confond avec l’égalité et l’équilibre. De par le mouvement des corps cet état est plus ou moins rompu. Et pour revenir à cet état premier les transmutations s’opèrent indifféremment d’un pôle à l’autre. Sade parle de l’« affaiblissement », c’est-à-dire du processus de rééquilibrage des forces tendant à la restauration de l’état d’équilibre et d’égalité dans la nature. L’« affaiblissement dont elle a besoin pour retrouver l’ordre et l’accroissement», affecte indifféremment corps fort et corps faible. Soulignons par ailleurs que cette division en « fort » et en « faible » participe d’une organisation anthropologique des choses dans laquelle ne se reconnaît pas forcément la nature. En somme, comme le crime, force et faiblesse ne sont que des manières différentes et momentanées de « céder aux impulsions de la nature ». Si l’infortune est partout dans le monde, c’est qu’elle touche tout le monde pareillement. L’agent du crime y compris. Le faible parvient à la nécessité du mal comme instrument de conservation et de lutte contre les abus du fort. « La nature nous a fait naître tous égaux, dit le faible, si le sort se plaît à déranger ce premier plan des lois générales, c’est à nous d’en corriger les caprices et de réparer, par notre adresse, les usurpations du plus fort ». Le faible accède au service de la nature, et c’est à lui qu’est donné mission de rétablir l’ordre. Fort et faible agissent à leurs manières pour l’état d’égalité dans la nature. Le fort devenant ici « celui qui le dérange » et le faible « celui qui cherche à le rétablir ».

D’une manière générale, « le crime humilie l’homme » et le rabaisse. Il devient pour ainsi dire faible face au monde. Comme le fait remarquer Sade dans Les crimes de l’amour, « on se met à la merci de tous les hommes et au hasard de toutes les situations, quand on a eu le malheur de [commettre un crime] ; on laisse sur sa personne des droits à tout l’univers, on devient l’esclave de tout ce qui respire ». L’homme voué au crime, connaît pour ainsi dire infortune, humiliation et destruction. Ceci s’explique diversement. D’abord par la nature de l’homme qui tend à détruire tout ce qui gêne son épanouissement. Ensuite par le caractère même de la société qui a pour détermination le fait de retrancher de son sein tout ce qui nuit à son harmonie de même qu’à ses intérêts. De plus, l’agent du crime est comme enfermé dans une sorte de fatalité. Cette fatalité le lie à la justice humaine ou encore à la justice divine. De par le fait de la justice, la main qui « écrase subira bientôt le même sort ». Enfin, outre ce qui précède, il y a que l’agent du crime en rapport avec sa conscience, souffre de remords. Ces remords se ramènent à une sorte de mal-être qui ronge le criminel et le torture intérieurement à petit feu. Sade parle de « ver […] rongeant ». Aussi l’agent du crime est-il la proie « d’une infinité de malheurs ». Soumis à de « cruelles peines », il est privé de liberté. L’agent du crime aime la liberté. Et rien n’est plus douloureux pour lui que la privation de la liberté. L’agent du crime aime aussi l’espace. Le crime le condamne à vivre de façon recluse, entre quatre murs et dans le dénuement total. Là, dans l’enfermement, il souffre à lui seul « tous les maux » de la terre. Déchiré par l’incertitude, rongé par l’inquiétude, torturé par la douleur et le désespoir, le voilà bientôt « consumé » par les « passions » même qui le tourmentent. « […] l’état de ce malheureux » est tel qu’il faut croire Sade lorsqu’il dit : « Il n’y a point de situation dans le monde qui puisse se comparer à celle d’un prisonnier ». Le malheur, pour ainsi dire, poursuit le crime.

 

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