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L’espace littéraire pose des problèmes. Il est lui-même d’ailleurs un problème, c’est-à-dire un objet placé devant le regard. Cet objet suscite des interrogations auxquelles il faut bien répondre. Le crime n’a rien qui le distingue d’une anecdote. La littérature, qui se veut le lieu d’expression de toutes les anecdotes, prend en charge le crime comme trame à partir de laquelle une histoire naît, se développe et se dénoue. Mais le crime, entre autres possibles, est à appréhender de manière fonctionnelle. Dans ses Éléments de littérature, Marmontel lie le crime à l’idée de catastrophe dans le texte. Il renvoie à un mécanisme autonome du texte qui pour se développer doit procéder par des ruptures. Autonome ici est appréhendé dans sa signification étymologique exprimant l’idée de ce qui crée ses propres lois. Le crime est la catastrophe du texte à l’origine du déploiement du texte. Le texte se construit par des combinaisons et évolue par des ruptures. Le crime est une loi du texte. Il est un phénomène dont le processus cause la rupture dans l’action et qui, ce faisant, marque un degré supplémentaire de cette même action. Entendue dans son sens classique, on peut dire que l’action se confond au texte même. Puisqu’elle est une somme d’actes dont la totalité forme le texte. Dans son sens classique le texte comporte une série d’actes que sont l’exposition, l’intrigue, le nœud ou encore le dénouement. L’intrigue ou le nœud correspondent à une série d’incidents. Marmontel désigne le nœud comme une sorte de « labyrinthe dont l’exposition fait l’entrée, le dénouement la sortie ».

A chaque fois, le crime est considéré comme étant l’élément de rupture qui apporte la catastrophe, amplifie, multiplie les incidents et retarde le dénouement. Le crime est donc la catastrophe dans le texte et l’origine du déploiement du texte. Sa fonction consiste à marquer les degrés du texte. Le crime définit la rupture à l’origine du mouvement dans le texte. Mais le mouvement dans le texte n’a d’autre logique que celle d’apporter une solution au problème que soulève le texte. Le crime apporte la rupture : il cause problème. Il apporte le mouvement qui mène au dénouement : il mène vers une solution au problème en cours. L’action continue du texte est une lutte entre des forces et des volontés opposées qui, soit tendent à restaurer l’ordre d’équilibre, soit à en empêcher la restauration. Pour Marmontel, cette action continue est le problème que pose le texte et que doit résorber le texte. Marmontel le dit en ces termes : « l’action d’un poème peut se considérer comme une sorte de problème dont le dénouement fait la solution ». Le problème est le combat au sein duquel naît une alternative. Par exemple chez Sade, l’alternative à résoudre est celle du choix ou du refus du mal qui s’impose à nous comme une réalité avec laquelle il faut compter et devant laquelle il faut réagir pour vivre soit heureux soit malheureux. Pour Marmontel, le texte consiste en définitive en deux actions : une action dite finale et une action dite continue. L’action finale est l’action à produire. C’est l’action qui est à l’origine du mouvement du texte. C’est elle qui instaure le nouveau dans le texte. Cette action est équivoque en tant qu’elle peut produire le problème comme la solution. Le problème naît de l’action continue au sein de laquelle s’opère, dit Marmontel, « le combat des causes et des obstacles qui tendent réciproquement, les uns à produire l’événement, les autres à l’empêcher, ou à produire eux-mêmes un événement contraire».

 Le crime tel qu’on l’observe chez Sade est une action à la fois finale et continue au sens où il est la catastrophe qui crée des ruptures et tend vers l’instauration d’un ordre qui sera la solution aux problèmes que soulève le texte. Parce qu’il crée des ruptures, parce qu’il est une catastrophe, c’est-à-dire un événement funeste, le crime est aussi le problème. C’est à partir de cet événement funeste que Marmontel définit le texte. Le crime répond ainsi à un problème de définition. Ainsi le texte dont le dénouement est funeste, produit une action tragique. Le crime décrit donc le caractère tragique du texte. En tant que tragédie, le texte a pour fonction d’habituer l’âme aux impressions de la terreur et de la pitié. Le crime pousse l’homme à supporter sa condition d’homme souffrant puisque, explique Marmontel, « l’homme est né pour souffrir, il doit s’y attendre et s’y résoudre ».

Le crime dans le texte a donc ici pour fonction d’habituer l’homme à sa condition tragique. Il vise, par le phénomène de la catharsis, à rendre l’homme insensible à la dureté de l’existence. C’est comme un entraînement à surmonter la douleur, à ne pas la ressentir.

Pour que le texte joue son rôle, il faut qu’il soit terrible, c’est-à-dire qu’il produise un maximum de chocs violents au sein des consciences. Plus le crime est grand, plus le choc moral est terrifiant. La fonction du crime dans le texte est de susciter la terreur. Dans un article de l’Encyclopédie consacré aux mœurs, Marmontel entend par terreur cette sorte de Grand effroi causé par la présence ou par le récit de quelques grandes catastrophes. Il semble assez difficile de définir la terreur ; elle semble pourtant consister dans la totalité des incidents, qui en produisant chacun leur effet, et menant insensiblement l’action à la fin, opère sur nous cette appréhension salutaire, qui met un frein à nos passions sur le triste exemple d’autrui, et nous empêche par-là de tomber dans ces mêmes malheurs, dont la représentation nous arrache des larmes, en nous conduisant de la compassion à la crainte.

Le crime est un incident produisant des effets particuliers dans la conscience et menant indifféremment le texte vers sa fin. Dans l’« Idée sur les romans », Sade se demande quelles sont « les règles qu’il faut suivre pour arriver à la perfection de l’art d’écrire ». Pour arriver à cette perfection de l’art, Sade recommande d’imiter la nature. Or la particularité intrinsèque de la nature est qu’elle s’échappe des digues. La méthode à suivre pour produire une écriture portée par le besoin de perfection dans l’art, notamment dans l’art d’écrire, est de pratiquer une sorte d’écriture éclatée. Cette écriture éclatée consiste en une alliance de la règle et de la rupture d’avec cette même règle. C’est une exigence de vraisemblance transfigurée par une imagination inspirée. Écrire consiste alors à s’assujettir aux bornes prescrites par la méthode ou les règles propres au genre littéraire… dans un premier temps. Ensuite l’écrivain s’abandonne au mouvement de son écriture, laissant entrer en scène son imagination et les élans qui reconfigurent les choses donnant à écrire une réalité littéraire nouvelle. Le crime est la manifestation de ces élans dans le texte. Ce texte se présente d’ailleurs comme une sorte de volcan en éruption. C’est l’irruption d’un mot, d’une phrase, d’une langue dont la lave donne le texte. Un texte qui ne se définit plus que comme reflet chaotique. Le crime est, pour Sade, l’énergie du texte. Une énergie qui repousse sans cesse les bornes du texte, le porte dans l’exploration de considérations nouvelles. Le crime est la soif ardente du texte à tout dire, à tout peindre. Il est la garantie du nouveau dans celui-ci. En tant que germe du nouveau dans le texte, le crime participe de la perfectibilité et se conçoit comme ce mouvement par lequel il se projette vers la perfection. Relativement à la réception, le crime joue le rôle d’une sorte de catalyseur d’intérêt et de catalyseur de plaisir. Son rôle pour Sade consiste à apporter  et à amplifier la variation dans le texte afin de soutenir l’intérêt tout au long du texte. Le tout est de produire, dit Sade, la « jouissance que nous attendons ». Mais le souci littéraire de Sade est parasité par un souci de mieux connaître l’homme. Ainsi la recherche de perfection dans le texte s’accompagne d’un besoin de perfection dans la connaissance profonde du cœur de l’homme. Pour connaître l’homme tel qu’il est et tel qu’il peut être, la meilleure façon de procéder, est de mettre l’homme en situation de malheur. Le crime dans le texte définit la mise en malheur de l’homme en vue d’une « étude profonde du cœur de l’homme ». Pour Sade enfin, le crime dans le texte a une fonction morale : Il permet une étude des caractères.

L’étude du crime chez Sade peut donner lieu à une réflexion plus vaste sur la compréhension du phénomène du crime en littérature. Dans cette perspective, nous pensons intéressant de développer une sorte de « criminologie » que nous qualifierons de littéraire.

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