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La fuite est un mouvement littéraire. En tant que tel, elle désigne un programme narratif qui détermine proprement la progression du récit. Elle dit le mouvement actanciel par lequel un personnage va de l’univers connu toujours plus loin dans l’univers inconnu. La fuite évoque le déplacement par lequel un personnage quitte un environnement familier ayant décidé de partir et d’y demeurer toujours dans ce fait de partir. Ce déplacement, à sa manière, dit la génération du langage même. Le texte se construit par spatialisation. Se spatialisant, il génère des mondes, encore et encore, consécutivement à l’entrée toujours en profondeur dans l’écriture. La fuite dit l’énumération continue et mécanique des mots dans le texte. Cette énumération se fait par division, multiplication, apparition, disparition, débordement, dénombrement et éparpillement des mots. Ces procédés étirent le texte d’un horizon à l’autre, exposant ainsi de manière permanente l’aventure du langage. Celle-là même qui dit l’intention subjective de réduire le gap qui sépare parole et écriture. D’où cette écriture spontanée, une écriture qui s’écrit telle qu’elle vient, comme redoublant la dynamique oratoire. 

Si la fuite est un procédé poétique qui manifeste la spatialisation de l’écriture, elle est, dans cette spatialisation, scripturalisation de la vie. Par quoi on peut dire que la fuite est le mouvement littéraire qui reflète le mouvement de la vie. La fuite est le programme narratif exprimant le récit de la vie même. La fuite relate la narration de la vie dans ses anecdotes, la scripturalisation des raisons qui poussent au départ, la dramatisation de ce départ et la perpétuation dans la posture partante pour rompre et recréer des conditions autres d’existence. La fuite est un acte devenu nécessaire. Il touche celui qui en est saisi. Celui-là est un homme qui prend conscience du rétrécissement du monde. En effet, son espace vital se retrouve comme soudain resserré. La conséquence de ce rétrécissement, est une vision pénitentiaire des choses et du monde. Le monde tout à coup a les limites d’une prison. A ce niveau, on comprend que la fuite est consécutive à la clôture du monde, au rétrécissement de l’espace vital. L’effet immédiat de cet état des choses demeure la limitation de l’homme dans son agir, ses choix et son épanouissement. Considérée ainsi, la fuite est quête d’espace, de liberté, d’affranchissement des frontières et des limitations. Le rétrécissement de l’espace vital advient comme un révélateur de la nature humaine. On peut dire qu’il surgit comme une mise sous loupe de l’homme et de sa nature. Car il donne à voir de go, la sauvagerie des rapports humains. Les relations humaines ne se résumant plus qu’à la manière intéressée dont chacun peut profiter de chacun. La fuite dans ce contexte devient la réaction nécessaire contre la rapacité de la nature humaine. Cette réaction commande de fuir, d’aller toujours plus loin de la nature bestiale de l’homme. Dans cette condition de grossissement de la nature humaine perçue dans son aspect inquiétant, la fuite se révèle d’autant plus indispensable que l’homme apparait tel un danger permanent. Car à tout moment, à l’instar d’un océan soudain impétueux, il peut semer le chaos. La fuite est la réaction née de l’appréhension d’une catastrophe imminente pouvant surgir à tout moment au cœur des relations humaines. L’homme est un danger permanent, un être aux réactions imprévisibles. Si la fuite s’entrevoit comme une réaction préventive, celle-là qui prévient de l’imminence d’une catastrophe, elle demeure toutefois, en réalité, l’effet d’une catastrophe. Car si la fuite est un mouvement, ce mouvement a pour point de départ, le lieu de la catastrophe. La fuite suppose la catastrophe. C’est-à-dire une modification brutale dans l’ordre paisible des choses. C’est cette modification brutale dans l’ordre paisible des choses qui fait prendre la route. On peut décrire diversement ce que l’on entend par catastrophe. Cela peut être un boum ! Un bang ! Ou des Taratata !… Une explosion soudaine à l’origine d’un bouleversement majeur, une crise, une guerre, une déception ou la fin d’une vie heureuse… Toutefois, cela se caractérise dans une de ses manifestations, par la perte du langage, par la perte de la vérité. Désormais, là où l’homme se trouve la vérité manque. La vérité ne manque pas seulement, on lui préfère le mensonge. L’impétrant au départ prend également conscience que le langage usuel, ne suffit pas à dire la totalité des expériences auxquels il est confronté. Il sait maintenant que derrière chaque langage, il y a un langage, et derrière ce langage un autre langage. Il découvre que tout est langage, que pour dire la totalité du langage, il lui faut un langage total. Il manque alors un langage total. Peut-être cela seul saurait dire la vérité. Alors que faire, sinon prendre la fuite de là où la vérité manque ? Dans cette optique, la fuite devient le fait de partir, de partir à la suite de la vérité, à la poursuite de celle-ci. La fuite trouve aussi sa raison dans la volonté d’accéder à la langue totale, celle-là capable d’interpréter la totalité des faits langagiers. Un langage total qui coïncide avec une métalangue. Le sujet est en fuite parce qu’il cherche en réalité un métalangage capable de pallier aux incohérences sémantiques du monde. Il quête un métalangage permettant de résoudre la problématique de la fuite du sens. Car en l’état actuel des choses, la vérité manque. La langue qui la soutient manque. Plus encore, un au-delà de la pensée vaque à l’appel. Avec lui les idées qu’elle recèle. Il faut aller vers le lieu de perception de cette pensée, là où elle exprime en toute clarté ses idées. Le lieu de perception où pourrait se décliner et s’exprimer la pensée quêtée de même que le langage poursuivi a sa localisation au sein de l’imagination. L’imagination est l’entrée en profondeur en soi de l’homme. Là s’actualise la totalité de ses possibles. L’imagination offre la destruction et la récréation du monde, l’expérience de ce qui est, de ce qui n’est plus et de ce qui peut être. L’imagination fait que l’être soit là où il n’est pas et qu’il ne soit pas là où il est. Par elle, l’homme quitte le monde présent et répare la catastrophe initiale, l’explosion semble-t-il à l’origine du monde. La plongée dans l’imagination a pour but ultime la plongée dans la littérature. L’imagination offre l’occasion de combinaisons multiples qui garantissent l’activation du potentiel littéraire. L’imagination est gage de littérature possible, promesse de littérature à venir. Elle est surtout caution de fuite véritable. Comment s’opère cette fuite ? Par la génération d’une nouvelle poétique : la poétique océanographique. La poétique océanographique est la poétique issue de l’imagination du littérateur. Elle reflète le ressac de l’océan surgissant dans l’espace intérieur auctorial. L’océan est certainement le vaste étendu aquatique chromatiquement bleuté qui a pour limite l’horizon et faisant la jonction entre terre et ciel. Toutefois, poétiquement il désigne la vie intérieure de l’écrivain, l’univers stochastique mouvant dans la tête de celui-ci qui, par déportation, donne le texte littéraire. L’univers dont on parle ici, se constitue essentiellement de bruits. Ce bruit recèle une pensée mystérieuse qui tend à modifier le monde. Le bruit contient une pensée, un récit, un poème. Il se conçoit comme la source de la fuite de l’écrivain dont l’acte d’écriture se résume en une volonté de capter, de reproduire les sonorités bruyantes en lui et autour de lui. L’univers est un océan bruyant. Sa reproduction donne une écriture océanographique, c’est-à-dire une écriture du bruit. La fuite demeure le mouvement par lequel l’écrivain poursuit les bruits en vue de les reproduire dans son art. Le bruit surgit dans la tête comme un flux océanographique. C’est telle une TCE. Cette torture chinoise par l’eau. Un homme est attaché sous un récipient qui à intervalles calculées laisse tomber sur le haut du crâne de l’homme une goutte d’eau. La récurrence finit par amplifier le bruit de la goutte d’eau qui résonne dans le crâne du supplicié telle les vagues bruyantes d’un océan. Le supplicié se bat avec, criant, bousculant la tête de gauche à droite pour échapper au bruit. Il finit par en devenir fou. L’écrivain est comme torturé par les bruits du monde. Et pour s’en défaire, il écrit. L’écriture est l’échappatoire qui lui garantit la fuite loin des bruits du monde. Mais ce monde, est toujours déjà son monde. Ce monde est fait des bruits de la terre. Chacun de ses bruits son des pensées qui font leurs chemins dans le crâne de l’écrivain. Les bruits, sont l’océan dans la tête de l’écrivain. Ils font de lui comme le point d’interférence des ondes radios. L’écrivain devenant, on peut dire, toute une véritable antenne hertzienne. Parce que les bruits sont distinctement en soi des idées, des pensées, des dialogues, des récits, des poèmes, ils sont devant l’écrivain comme un océan de mots par lequel il génère son livre, son livre des fuites. On a l’image de cette commère qui cachée derrière une porte, écoute tout ce qui se dit et va les raconter au premier venu. C’est comme si elle rapportait un secret qui, parce qu’il arrive à des oreilles indiscrètes, on dit qu’il y a eu fuite. L’écrivain est peut-être une commère. Le texte qu’il écrit est certainement le résultat de la fuite des mots qui arrivent comme indiscrètement à ses oreilles. Les bruits sont pour lui un océan de mots, des récits potentiels, des poèmes à venir. L’océan est aussi le résultat de l’acte d’écriture : le poème.

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