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Je décide de sortir. Je vais aller me promener dans la ville, faire les cents pas comme on dit.

Je suis dans la rue. Soudain, un homme vient en courant. Il regarde derrière, comme s’il voulait s’assurer que personne ne le suit. Il passe devant moi. Je le regarde s’éloigner.

Deux femmes avec un enfant courent dans ma direction. Lorsqu’ils arrivent à mon niveau, une des femmes lance à mon égard :

—Fuyez, fuyez pauvre monsieur !

Aussitôt dit, le groupe disparaît comme si je venais d’assister au passage d’une fusée. Je regarde en arrière, je ne vois personne. Je reprends ma marche. Je m’apprête à prendre une bifurcation.

Instinctivement, je fais demi-tour. Je cours à toutes jambes. Derrière, il y a une marée humaine. Elle court à l’aveugle comme si elle était menacée par je ne sais quoi. Je n’ai pas le temps de le savoir. Si je ne veux pas me retrouver noyé, je me dois d’adapter mon rythme. Un homme arrive à mon niveau. Je lui demande ce qui se passe :

—Mon frère, c’est comment ?

—On nous tire dessus.

—Qui vous tire dessus ?

—Ô ! Qui peut encore tirer ici-là?

L’homme me dépasse. Il court aussi vite que lui permettent ses jambes.

Soudain, il y a une explosion. La foule crie. Il y a une seconde explosion. Les cris fusent de partout. Chacun cherche un refuge. Une femme nous ouvre sa porte :

—Vite… Entrez !

Une quinzaine de personnes se retrouve chez la dame. Un homme laisse la porte légèrement entrebâillée. Il a une caméra, il filme. Dans la pièce, les voix s’élèvent :

—Ferme la porte gué ! S’ils te voient là ?

—Nous avons besoin des images.

—Toi, c’est quelle télé même ?

—C’est internet.

—Ferme la porte, toi aussi.

Le cameraman ferme la porte.

Je demande à la volée :

—Que se passe-t-il ?

Une voix me répond :

—Toi tu vis dans quel pays ?

Une autre voix :

—Tu sors d’où toi ?

Brusquement, au loin, des policiers apparaissent. Méthodiquement, ils lancent des grenades lacrymogènes. Dans la pièce, c’est l’effroi…

Les policiers quittent la rue. Ils prennent le Mapane… Dans les quartiers défavorisés, ils avancent à l’aveugle. Un homme pris d’une irrésistible envie, sort de chez lui pour aller au cabinet. Manifestement, il n’est pas au courant de ce qui se passe à l’extérieur. Les policiers se ruent sur lui telle une meute affamée. L’homme ne comprenant rien de ce qui se passe, lance des injures :

—C… de vos mères. Espèce de ch… Bande de c… !

Trois policiers le trainent au loin. Un pick-up arrive. L’homme est jeté dans le pick-up comme du gibier. Le pick-up repart en trombe.

Rien n’arrête l’avancée des forces de l’ordre. Sur leur passage, ils sèment désordre et désolation. Les policiers lancent des projectiles. Ces derniers atterrissent sur les toits et dans les maisons. Étouffés par le gaz, les habitants sortent de leurs domiciles. Ils sont saisis et menés manu militari.   Les policiers rentrent dans chacune des maisons pour y faire le ménage.

L’opération nettoyage se poursuit. Les policiers viennent dans notre direction. Dans la maison, l’air devient irrespirable. Le monde tousse. La dame qui nous reçoit nous dit qu’il y a un passage derrière. C’est la toiture du voisin. Tout le monde escalade un garde-fou puis se retrouve sur le toit de la maison voisine. Chacun saute tant bien que mal et se retrouve sur la voie publique. Nous reprenons notre course pour fuir au loin le déchaînement des héros de la République. Ils tirent de partout. Plus personne n’est à l’abri. Au milieu des cris on entend :

—Il est mort… Il est mort !

On entend aussi :

—Hé internet ! Filme…

Le cameraman répond :

Même toi-même.

Le cameraman prend des images. Son objectif est pointé sur un homme inerte allongé sur le sol. Sa boite crânienne est vide du cerveau que l’on voit juste à côté mêlé de sang… Une unité spéciale d’intervention se rue sur le cameraman. À voir la déferlante des coups qu’il reçoit, rien ne laisse présager de son sort.

Il y a une ouverture le long d’un mur au voisinage duquel je me trouve. Je passe à travers. Plusieurs font de même. Quelques cent mètres plus tard, nous nous abritons dans un bâtiment discret. Au loin, nous entendons le bruit de la rage policière. À la moindre détonation, le sol tremble. Si nous n’avions pas en face des policiers un peuple fuyant et cherchant désespérément l’abri, on se croirait sur un champ de guerre.

Le gouvernement tue son peuple. La police nationale, la gendarmerie nationale, l’armée nationale, la garde républicaine et des milices passent de maisons en maisons, tirent sur les personnes qu’elles trouvent.

Il ne fait pas bon de rester chez soi. Il ne fait pas bon non plus de circuler sur la voie publique.

Pendant que l’on tue le peuple, le gouvernement ouvre des bouteilles de champagne. Il célèbre la joie éprouvée face à la politique de terreur et de liquidation totale de toute contestation.

Pour le gouvernement, le peuple est une horde de criminels, un groupuscule de personnes armées lourdement organisées pour déstabiliser le pays. En effet, le peuple est armé de cris, de mains qui se lèvent pour implorer de l’aide, des barricades pour freiner l’avancer meurtrière des forces de l’ordre et de pierres pour repousser la machine martiale déployée pour broyer le peuple.

En face du peuple les forces de l’ordre sont désarmées. C’est pourquoi, pour contrer la dangerosité du peuple lourdement armé de cris, de mains levés, de barricades, et de pierres, les forces de l’ordre ont reçu du gouvernement un équipement neuf, rutilant. Au nombre de cet équipement on dénombre des orgues de Staline, des chars d’assauts, des missiles sol sol et air sol, des Famas, des grenades incendiaires,  en somme le plus sophistiqué des instruments de guerre. Avec cet équipement, que peut faire une armée désarmée devant un peuple armé désarmée ?

C’est pourquoi, pour anticiper la dangerosité du peuple, l’armée attaque le peuple dans son sommeil, le prive de nourriture, d’eau et de médicaments. Les forces de l’ordre brûlent également le peuple à l’acide.

La situation est grave. On vire au carnage. Le gouvernement est réellement assassin. Il tue son peuple. À la radio nationale passe en boucle ce message du gouvernement : « le peuple est un groupuscule de criminels organisés pour déstabiliser le pays ».

Le peuple a peur. Partout, il est traqué. Comme la nourriture se fait rare, nous nous sommes réfugiés dans le magasin d’un fils du pays. Nous sommes un millier. Le magasin est situé au rez-de-chaussée d’un bâtiment de plusieurs étages appartenant au fils du pays. Un peu partout dans le pays, pour éviter une catastrophe humanitaire et sanitaire, les enfants du pays s’organisent en petits groupes solidaires. Celui qui a un hôpital, le met à la disposition de ses compatriotes qui y sont soignés gratuitement. Un homme a mis à la disposition du peuple son hôtel. Un autre, son restaurant… Cette organisation du peuple fait que le monde circule difficilement dans les rues. Au magasin du fils du pays, chacun s’installe comme il peut. Il y a de la réserve pour au moins quelques jours. Celui qui a faim se sert dans les rayons du magasin. Celui qui a soif, fait de même. Le courant est coupé. Nous nous éclairons avec la lampe torche de nos téléphones.

Je ne trouve pas le sommeil. Avec ce qui se passe dehors, comment trouver le sommeil ? Dehors, Il y a nos pères, nos mères, nos frères, nos sœurs. Nous ne savons pas s’ils sont à l’abri. Chacun est méditatif. Comment une armée peut-elle tirer sur son peuple avec la détermination des champs de guerre ? Comment une armée peut-elle considérer pour son ennemi, le peuple qu’elle est assermentée à défendre et à protéger ? Une armée payée et nourrie par ce peuple-là ? Je pense, je réfléchie, je médite, je cogite… Je retourne la question dans tous les sens… En guise de réponse, je n’ai que le rire glacial d’un gouvernement qui ouvre des bouteilles de champagne pour célébrer sa victoire sur le peuple terrorisé.

Le gouvernement est sadique. Il jouit de la souffrance de son peuple. Il appauvrit le peuple juste pour avoir ce plaisir de jouir des cris du peuple en galère.

Avec son téléphone, chacun essaye de se connecter afin d’être informer de la situation. À la télévision locale, on ne diffuse que des éléments à la gloire du gouvernement se soûlant au champagne, s’auto-congratulant d’assassiner le peuple. À la radio nationale, des groupes d’animation chantent à la gloire de la Bête gouvernementale.

Alors chacun cherche à s’informer comme il peut. Mais il n’y a pas de connexion. Pour cacher ses exactions, le gouvernement a fait couper toutes les communications.

Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Autour de moi, j’entends ronfler. Beaucoup dorment déjà. Une lumière illumine soudain la nuit. Puis, on entend un bruit sourd. Un mur du bâtiment cède… Celui du rez-de-chaussée. Encore un autre bruit sourd, et un autre et encore un autre… Le bâtiment perd plusieurs de ses murs.

À l’intérieur c’est la panique. Je me lève. Je cours à l’aveuglette. Je tente de trouver un abri. Sur le sol, certains dorment toujours. On leur marche dessus… Le sol est glissant… Plusieurs tombent sur la mare de sang qui se forme. Des militaires rentrent dans l’immeuble, les Famas à la main. Ils tirent à l’aveugle… Le monde fuit, escalade les escaliers afin de gagner les étages.

Au rez-de-chaussée, un homme tombe nez à nez avec un soldat cagoulé. Le soldat dit à l’homme :

—Lève tes mains… Lève tes mains !

L’homme lève ses mains. On entend : Toua ! L’homme tombe à terre. Un autre militaire s’adresse à un jeune homme :

—Lève tes mains… lève tes mains !

Le jeune homme lève ses mains. On entend : Toua !

Une femme avec son ventre croisent un assaillant. L’assaillant lui dit :

—Lève tes mains… Lève tes mains !

La femme enceinte lève ses mains. On entend : Toua !

Dans l’immeuble, ce sont cris, pleures, silence et détonations… Dans les étages, on essaie tant bien que mal de garder le silence. Il y a un bruit assourdissant… Deux hélicoptères pilonnent le bâtiment. Aux alentours, vingt chars bombardent le bâtiment. À l’intérieur des hommes armés tous corps confondus mitraillent le peuple refugié. Ils ramassent les corps et les jettent dans une ambulance ou un camion militaire afin de les faire disparaitre dans un charnier. Le carnage dure jusqu’au matin.

Tout à coup, il y a un grand silence, un silence assourdissant. Ensuite, il y a à nouveau du bruit… Des gens cris, pleurent, s’interrogent :

—Mon Dieu, qu’est-ce qu’on a fait à l’homme-là ? Qu’il s’en aille et qu’il nous laisse tranquille !

On transporte les blessés à la clinique privée du fils du pays. Les morts que la soldatesque n’a pas pu faire disparaitre, sont conduits à la morgue.

Informées par le bouche à oreilles, plusieurs personnes ont convergé au magasin du fils du pays.

Face au carnage, beaucoup se mettent à pleurer, les mains sur la tête en signe d’incompréhension. À la vue de sa femme enceinte allongée sans vie, un homme cri de tous ses poumons…

Finalement, le peuple se ressaisit. Chacun s’arme des morceaux de briques du bâtiment bombardé toute la nuit…

Le monde prend le boulevard triomphale. Il jure qu’il marche vers la présidence de la république. On peut entendre :

—Aujourd’hui, aujourd’hui, on monte, on descend, ils vont nous tuer.

D’un pas décidé, le peuple marche vers la présidence. C’est alors qu’il croise la police. Elle est lourdement armée.

Le peuple s’arrête. Il s’encourage par des chants :

—S’il y a moyen…

—On gaspille !

—S’il y a moyen…

—On gaspille !

Aussitôt, le peuple reprend sa marche. Il court désormais droit vers la police scandant en chœur :

—Le peuple que vous cherchez…

—Le voilà maintenant !

—Le peuple que vous cherchez…

—Le voilà maintenant !

Le peuple se rapproche des policiers. Les policiers lancent du gaz lacrymogène. Une déferlante de bombes tombent sur le peuple. Le peuple crie, tousse, insulte. Il fonce droit sur la police. La police tire des bombes assourdissantes. Le peuple crie, tousse, insulte, continue sa marche rythmée par le chant galvaniseur…

—Le peuple que vous cherchez…

—Le voilà maintenant !

—Le peuple que vous cherchez…

—Le voilà maintenant !

Le peuple lance les cailloux sur les policiers. Les policiers reculent devant l’acharnement du peuple. Du côté des policiers, c’est le sauve qui peut.

Inopinément, une unité de la gendarmerie débarque. Elle tire à balles réelles sur le peuple. Du monde tombe, le peuple se disperse. La gendarmerie poursuit le peuple. Elle tire dans le dos des personnes qui courent tentant de se mettre à l’abri des projectiles. Des policiers barrent la route au peuple qui se retrouve encerclé…

On tire de tous les côtés sur le peuple. Un homme ayant reçu une balle au cœur, tombe en se recouvrant du drapeau national. Le peuple emprunte une ruelle escarpée et tente de s’enfuir… Un escadron de la garde républicaine l’intercepte… dopés au T.A.B, les éléments de la garde républicaine achèvent de tirer sur le peuple…. Gendarmes, policiers et garde républicaine s’acharnent à exterminer le peuple…

Le peuple lève les mains pour signifier qu’il se rend. Il exhibe le drapeau national et chante l’hymne national. La musique qui accompagne le chant, ce sont des sifflements qui coupent net la voix et la respiration. C’est vraiment un carnage…

On entend un bruit sourd. Il y a une explosion. On a tiré en l’air comme pour dissuader…. On entend un deuxième bruit assourdissant… C’est encore un tir de sommation…

Sans trop savoir ce qui se passe, le peuple voit les gendarmes s’enfuir. Les policiers aussi prennent la poudre d’escampette. La garde républicaine recule et prend le large.

Le peuple regarde. Son regard tombe nez-à-nez avec des éléments de l’armée nationale. Sur leurs chars, les militaires regardent le peuple. Il règne un silence assourdissant.

Le peuple ne sait pas comment réagir. Faut-il crier de joie ? Faut-il applaudir ? Faut-il acclamer ces soldats qui ont tiré sans âmes sur le peuple ?

Le peuple et les soldats se regardent. Une voix venant d’un talkie-walkie brise le silence. Du talkie-walkie on entend :

—La majorette tire sa révérence. Je répète, la majorette tire sa révérence.

À l’écoute de ce message, les militaires fixent leur regard du côté du bord de mer… Un nuage noir assombrit ce côté-là de la ville. Les hommes de l’unité blindée de l’armée nationale font un salut militaire au peuple. Puis, ils se dirigent vers le bord de mer.

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