Je suis un reporter de la chaîne Canal historique. Le directeur de rédaction m’ a convoqué dans son bureau. Je cogne à la porte. De l’intérieur, j’entends:

- Entrez!

J’ouvre la porte. En me voyant, le directeur lance :

- Ah c’est toi ?

- Oui.

- Vas-y assieds-toi.

Dans le laps de temps durant lequel je m’asseois, le directeur pose sur la table une pile de photos. Puis il explique :

- Si je t’ai convoqué, c’est parce que je trouve qu’il serait intéressant de savoir ce que sont devenues les personnes que tu vois sur ces photos. Aussi je te demande d’aller sur la trace de ces derniers. Il serait bien que tu mettes un nom sur chaque visage. Il serait aussi bien que tu décrives leurs parcours. Sont-ils en vie ou ont-ils succcombé à la furie meurtrière de ce jour sombre de notre histoire. Je compte sur toi. Je veux dire: le pays compte sur toi.

 Je suis sorti du bureau du directeur. Avec le cameraman, nous étudions les photos. Par laquelle commencer? Et surtout par où commencer? Je demande au cameraman:

- Penses-tu qu’à la télévision nationale on peut nous trouver des images d’archives?

- Je crains qu’il va falloir ne compter que sur nous même.

- Tu te rappelles, les événements ont eu lieu en grande partie à leurs fénètres. Peut-être qu’ils ont filmé quelque chose.

- Tu sais qu’il leur manque le moindre matériel. Surtout pour les affaires du genre de celles sur lesquelles nous enquêtons.

- C’est dommage. Nous aurions pû avoir un témoignage solide de leur part. Bon par qui commencer ?

- Je pense qu’il serait bien d’amorcer le tournage par cet homme avec le drapeau faisant face aux policiers.

Le cameraman me montre la photo:

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Je lui dis que cette image sied bien pour introduire notre sujet. Qui est cet homme drapé au couleur du pays et qui défie à lui seul les forces de l’ordre ? Je m’adresse au cameraman :

- Penses-tu que c’est l’homme sur qui a foncé à toute allure le char de la police ?

- Je ne sais pas. Je crois qu’il y avait plus de monde lorsque le char a foncé sur un homme et l’a écrasé.

- Et puis presqu’aussitôt le carnage a commencé.

- Oui.

- Ce serait bien de savoir. C’est l’enfant de qui ? En plus quel est son nom.

- Je crois que c’est l’enfant du pays.

Le cameraman me passe une deuxième photo. Il suggère :

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- Je vois l’histoire de cette femme en seconde séquence du film.

- Oui. Je pense comme toi. Dis-moi, c’est un homme ou une femme ?

- A là, difficile de te le dire. En tout cas, c’est un fils ou une fille du pays…

- Crois-tu que la personne appelle au secours ou insulte-t-elle?

- C’est plausible qu’elle crie à l’assassin !

- Bande d’assassins ! Tu crois que c’est ce que dit la personne ?

- Elle peut être aussi en train d’appeler au secours !

- C’est ce qu’il faudra élucider dans notre enquête.

Le cameraman me présente une autre photo :

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- En troisième position nous allons raconter l’histoire de cette femme.

- C’est bien ça. La police avance dans sa logique meurtrière. Une femme est derrière un monticule. Elle se cache.

- Oui. Ressens-tu la peur qui se dégage de cette femme ?

- Oui. Une véritable terreur.

- L’histoire de cette femme reflète vraiment l’histoire du pays tout entier. On ne sait plus à qui se fier. Ceux qui sont censés garantir la sécurité, sèment la terreur. Et chacun se démène comme il peut. Penses-tu que cette femme est toujours en vie ?

- J’ai regardé des images dans lesquelles elle réussissait à se dégager de là. Si elle est toujours en vie, c’est ce que déterminera notre enquête.

- Oui. Regarde cette image.

- Montre !

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- C’est le pays qui est à terre.

- Oui. Tu as vu comment il implore le ciel ?

- Je crois même qu’il en appelle à l’humanité des forces de l’ordre…

- … Qu’elles soient restées insensibles m’étonne.

- C’est le reflet du dialogue que l’on impose aux gens. On reste insensible aux besoins du peuple.  Le gouvernement persiste dans sa lubie et enfonce le pays plus bas que bas.

- Qui est cet homme ? Qu’est-il devenu ?

- En tout cas, c’est un fils du pays.

Le cameraman me donne la dernière photo.

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Une femme semi inconsciente, les yeux revulsés est transportée d’urgence vers un point de secours. Deux hommes la tiennent comme ils peuvent. Ils sont suivis par deux femmes. Elles courent. Elles pleurent. Elles crient :

- Mamô ! Mamô !

A voir comment les hommes transportent la fille du pays, je comprends qu’il y a une nécessité d’apprendre de la maternelle jusqu’au dernier âge les gestes utiles au secours. Que celà soit désormais une matière obligatoire dans nos écoles, nos lycées et nos centres d’activité. Parce que si le gouvernement tue sans état d’âme, le peuple doit apprendre à préserver la vie, à donner les premiers secours. L’image de cette femme transportée par les fils du pays est le symbole d’un peuple abandonné à lui même, renvoyé à ses responsabilités. Les institutions sont morribondes, personne même pas les pompiers, ne vient au secours du peuple qui se démène comme il peut.

Je pose la question au cameraman :

- Penses-tu qu’elle a survecu ?

- Il faut bien. Sinon le pays jamais plus ne se levera. On aura réussi à faire d’un peuple fièr et prospère, un véritable zéro. Un peuple inutile à lui-même, un peuple sans intérêt ni avenir.

- Je crois que notre mission est de réveiller les consciences, de rappeler au peuple qu’il a un combat à mener. Tel il réagira, tel sera son avenir. Décider que les choses se poursuivent ainsi  ou décider de renverser la vapeur par une témérité et un sens de la patrie sans égal.

- Par témérité… tu veux dire résistance ?

- Exactement.

- Tu crois qu’un dialogue changera les choses ?

- Il nous faut plus qu’un dialogue.

- C’est-à-dire ?

- Il nous faut une réelle réconciliation. Il nous faut aussi dire la vérité. Dire comment on en est arrivé-là. Un problème ne se résout qu’à partir de là où il a commencé ou à partir de ce qui l’a causé. Car les mêmes causes produisent les mêmes effets.

- Oui. Préférons une commission vérité et reconcialiation qui convie bourreaux et victimes à s’expliquer à la place d’un dialogue de sourds pour ne pas dire, à la place d’une conversation en chambres d’hotel entre politiciens  véreux.

-Et surtout commencer dès maintenant, urgemment à résoudre les questions vitales du pays… Réléguer la distraction aux oubliettes.

- Tu parles des huit cents milliards dépensés pour de la futilité…

- Entres autres…

- Oui. Gabon d’abord.

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