En 1969, le prix Nobel de littérature écrit un roman qu’il appelle Le livre des fuites[1]. Dans ce livre, le thème de la fuite est décliné sous différents aspects qui le rendent intelligible. Le livre des fuites est un roman qui se veut innovateur revendiquant l’émancipation des exigences du genre. Parmi ces exigences, on note par exemple, la narration quasi obligatoire d’aventures coïncidant avec l’horizon d’attente. C’est cet horizon qui, au final, décide de la grandeur ou pas, de la qualité ou non de la prestation scripturale. De cette prestation, on s’attend qu’elle raconte une histoire. Une histoire de celles qui inventent le réel, de celles qui révèlent le caractère humain ou encore mettent en scène la lutte des passions. Tout ceci organisé selon une logique conventionnelle faisant dire : « ça, c’est un roman ! ».

Il n’y aurait qu’un seul et vrai roman : le roman d’amour. Pour l’horizon d’attente, « C’est cela, le vrai, le seul roman : le beau jeune homme rencontre la belle jeune fille, et ce sont, successivement : 1. Le coup de foudre. 2. La cristallisation. 3. L’union. 4. La rupture[2] ». Cette conception du roman implique une rigidité de laquelle souhaite s’émanciper Le Clézio. Pour aller dans ce sens, il choisit une perspective narrative en phase avec  son thème. Ce qui donne un schéma narratif reflétant la nature de la fuite et générant une nouvelle organisation romanesque issue de la dépendance scripturale au mouvement de la fuite. C’est donc une nouvelle façon  d’écrire qui donne un nouveau type de roman : le livre des fuites. Le livre des fuites est un roman qui se caractérise par le mélange de chapitres romancés, de poèmes et de méditations libres. C’est un roman désorganisé, sans plan, qui s’écrit comme cela vient. Il récuse tout système. Il rompt avec le récit. Il ne donne pas de noms aux lieux ou aux personnes. Le sujet de ce roman est le « départ par tous les moyens[3] », le départ à tout prix : la fuite. Alors qu’est-ce que la fuite ? Pourquoi la fuite ? Comment la fuite ? Jusqu’où la fuite ? Quand la fuite et qui est en fuite ?

La fuite est un mouvement littéraire. En tant que tel, elle désigne un programme narratif qui détermine proprement la progression du récit. Elle dit le mouvement actanciel par lequel un personnage va de l’univers connu toujours plus loin dans l’univers inconnu. La fuite évoque le déplacement par lequel un personnage quitte un environnement familier ayant décidé de « partir le long des routes [4] » et d’y demeurer toujours. Mais ce déplacement dit la génération du langage même. Le texte se construit par spatialisation. Se spatialisant, il génère des mondes, encore et encore, consécutivement à l’entrée toujours en profondeur dans l’écriture. La fuite dit l’énumération continue et mécanique des mots dans le texte[5]. Cette énumération se fait par division, multiplication, apparition, disparition, débordement, dénombrement et éparpillement des mots. Ces procédés étirent le texte d’un horizon à l’autre, exposant ainsi de manière « permanente des aventures qui racontent la petite histoire du monde [6] ». De fait, ces aventures expriment surtout, la grande histoire du langage. Celle-là même qui dit l’intention subjective de réduire le gap qui sépare parole et écriture. C’est là par exemple l’intention principale du narrateur du Livre des fuites : « Je voudrais bien pouvoir écrire comme on parle[7] ». D’où cette écriture spontanée, qui s’écrit telle qu’elle vient, comme redoublant la dynamique oratoire.


[1] J.M.G Le Clézio, Le livres des fuites, Paris, Gallimard, collection l’imaginaire, 1969.

[2] Le Clézio, Op. cit.,  p.55-56.

[3] Le Clézio, Ibid., p. 170.

[4] Le Clézio, Ibid., p.22.

[5] « Le poème continuait son énumération, mécaniquement », J.M.G. Le Clézio, Ibid., p. 31.

[6] Le Clézio, Ibid., P.21

[7] Le Clézio, Ibid., p. 236.

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