C’est comme s’il y avait une phénoménologie à l’origine de l’écriture Chez Grégoire Biyogo. Par phénoménologie, on entend une façon initiale d’être affecté par le monde. Le lieu principal d’affection par le monde demeure bien sûr les sens. Chez Grégoire Biyogo, on remarque que l’écriture est un impératif des sens. Ce qu’il faut comprendre par là, c’est le fait d’être en présence d’un écrivain à la sensibilité aiguisé quasi enclin à la synesthésie[1]. En effet, dans l’univers poétique biyogien, l’observation porte à observer que le regard déclenche le texte, que l’oreille provoque le récit et que le nez excite la génération du poème. Ce qui amène à dire que chez Grégoire Biyogo l’odorat, l’ouïe et la vue sont des rampes de décollage, de véritables catalyseurs d’écriture, des déclencheurs de fuite pour ainsi dire. L’univers poétique biyogien est fortement sonore. Le bruit résonne presque à chaque page. Que ce soit le bruit des aéroports, le bruit des villes, le bruit relatif aux conditions météorologiques, ou encore le bruit des étendues hydrauliques. Cet environnement bruyant est propice à la création poétique : « Soudain, tu entends le murmure des vagues. Tu griffonnes une phrase courte. Puis une autre[2] ». De l’autre l’environnement poétique biyogien est envahi de senteurs. Ces senteurs sont comme des effluves d’alcool qui enivrent le poète et le poussent dans le besoin de faire poésie. Aussi, chez Grégoire Biyogo, « La poésie est d’abord l’affaire de l’odorat[3] ». Ce postulat est soutenu par cet autre qui dit que  « La littérature est fille des senteurs[4] ». Si elle fille des senteurs, elle est aussi fille des brumes. C’est-à-dire une certaine façon pour le regard d’être affecté. Toutefois, la brume renvoie aussi au cerveau de l’écrivain, à l’encre du stylo ou encore à la nuée recouvrant l’espace à la manière d’un « tableau impressionniste ». En tant qu’effet du regard, « La poésie est d’abord brumeuse[5] ». Pour dire la même chose, on ajoute que « Le poème est d’essence brumeuse[6] ».

Ce qui déclenche l’écriture ou le besoin de poésie lorsque le poète écoute, sent ou regarde, c’est le rapport de déportation. Dans l’affection des sens, la déportation est l’opération qui déclenche pour ainsi dire le mouvement de fuite du poète. Elle occasionne dans sa « tête un convoi d’images confuses, incertaines, ouatées de souvenirs, de rêves et de poèmes[7] ». Chez Grégoire Biyogo, le poète est l’éternel déporté. Cela veut dire qu’il est comme un corps à la surface d’une étendu agitée. Etant là, il n’est jamais là, du tout, du tout… toujours aussitôt projeté dans un autre monde. Mais dans celui-ci, n’allez pas le chercher, car il ne sera pas là. La déportation est le mouvement de balancement ou de projection par lequel l’écrivain échappe à l’espace et au temps. Etant présent, il est absent. Appartenant à la fois au présent, au passé et au futur. Ce qui fait que le poète est un décalé, toujours en décalage avec son temps, « toujours en déphasage avec ce que l’on [appelle] la réalité[8] ». « tes échappées dans le temps et l’espace prenaient un contour inventif. Le passé ressurgissait dans l’instant, comme le présent déclenchait le passé et le futur. Tout était relié par ce rapport de déportation continue du temps[9] ».


[1] Synesthésie : Particularité cognitive caractérisée par l’association ou la confusion des sens.

[2] Biyogo, Homo viator, Ibid., p. 14.

[3] Biyogo, Ibid., p. 12.

[4] Biyogo, Ibid., p. 13.

[5] Biyogo, Ibid., p. 15.

[6] Biyogo, Ibid., p. 15.

[7] Biyogo, Ibid., p. 17.

[8] Biyogo, Homo viator, Ibid., p. 81.

[9] Biyogo, Ibid., p. 83.

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