Selon Pierre Monsard, le granfrèrisme serait la reconnaissance des prérogatives du grand frère.

Le granfrèrisme est d’abord un constat. Le constat que les ancêtres semble-t-il, ont fait, ont pensé, ont laissé et que finalement il n’y a plus rien à proposer sinon que de suivre le chemin tracé. Cette subordination au chemin déjà tracé, veut que le grand ait toujours raison. Le granfrèrisme, loin d’être une posture de respect envers l’aîné, est l’attitude de violence par laquelle le grand frère s’arroge de tous les droits.  Il stipule l’incapacité du petit à décider, à proposer, à diriger. Le granfrèrisme c’est le règne du grand frère. Il est une ainécratie.   

Le granfrèrisme comme pensée, prend acte de la dictature du grand frère et promulgue ensuite son dépassement. Elle se veut, cette pensée, une critique du grand frère en tant qu’il étouffe les élans spontanés du petit frère, l’empêchant d’éclore. Le granfrèrisme n’est pas le respect toujours du grand, mais la dictature du grand qui se réfugie derrière sa prétendue grandfrèrité afin d’avoir toujours raison. La  critique de la minoration du petit frère par le grand frère amène Monsard à considérer le jeune dans sa capacité à opérer des bouleversements. Ceci non pas dans un antagonisme, mais dans une complémentarité générationnelle. Le granfrèrisme est une critique visant à faire confiance aux jeunes là où les anciens ont échoué ou demeurent bloqués.

Le granfrèrisme comme critique de la dictature du grand frère, invite à avoir foi en la jeunesse étouffée par la génération de l’aîné. Ce dernier repose son autorité et ses privilèges sur l’expérience. De par ce principe d’expérience, le grand ou l’ancien, connaîtrait plus. Ses idées, ses actions et ses décisions sont vérité car découlant de son habitude des choses. Cependant, l’expérience démontre que le grand ne connaît que son expérience, c’est-à-dire que sa limite. 

Devant l’essentiel, la connaissance infinie soit-elle, n’a de pertinence que dans son efficacité. Comme le souligne Heidegger, « Faire une expérience […] c’est atteindre quelque chose en passant par un chemin[2] ». L’aboutissement de ce cheminement doit être l’apport de la solution en tant que solution. Le granfrèrisme invite à cheminer sur un chemin déjà frayé. Or les chemins proposés constituant l’expérience des anciens n’ont rien donné de convaincant. Aussi, le réalisme voudrait que l’on recherche d’autres voies de résolution qui ne peuvent s’obtenir que dans cela qui a longtemps été minoré ou n’a pas encore été expérimenté. Refuser le granfrèrisme, l’entêtement du grand frère face à son incapacité à concrétiser. S’effacer dans sa grandfrèrité afin de laisser éclore les potentialités qui sommeillent en la jeunesse.

C’est ainsi la foi en la jeunesse, la reconnaissance en sa capacité à diriger et à réussir là où les anciens ont échoué. La pensée du granfrèrisme comme critique de la dictature du grand frère, nous amène ainsi à nous « méfier de cette façon de raisonner qui consiste à dire que « cela a toujours été comme ça » […] et qu’en conséquence, il est absolument vain de vouloir changer quoi que ce soit à un tel état de choses ». C’est la mise à contribution des compétences générationnelles au bénéfice de l’objectif de félicité commun.

Le granfrèrisme de Monsard n’aboutit pas à un conflit des générations, mais à une complémentarité entre les générations afin d’endiguer le mal séculaire, afin de lutter ensemble contre le tragique de la vie. Cette lutte passe par la promotion des élans spontanés.  

         

                         

                                                           


[1] . Georges Bouchard, Le jeune officier, Libreville, Multipress, 1999, p. 8. [2] . Martin Heidegger, Acheminement vers la parole, Paris, Gallimard, 1976, quatrième de couverture. [3] Georges Bouchard, Le jeune officier, p. 177. [4]

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