Le rap est un usage particulier du langage. Un langage  qui se construit autour d’un lexique singulier à côté des mots familiers. Le groupe Movaizhaleine rend compte de ce langage dans son dernier titre à savoir « C’est le toli bagando ». Dans celui-ci, le mythique groupe au rap cérébral, offre une sorte de « petit bilangum » (petit dictionnaire) du langage fortement utilisé par la jeunesse gabonaise et qui se retrouve dans sa production artistique au point de perdre jusqu’aux experts. « Même les experts, dit Lord Ekomie Ndong, se perdent devant la complexité de L.B.V et son  verbe ». D’une manière générale le rap,  dans sa dimension écrite, est une avancée dans le langage. Mais avancée dans cette dimension particulière où il devient une véritable source d’excitation. Là où,  dit Don Machado, « le langage modifie l’haleine ». Par haleine, le rap devient expulsion, extériorisation de quelque chose d’intérieur qui, d’une certaine façon, peut se ramener à la rage.

Dans « L’insomniak », Lou Ori J Sens du New School comparant son activité à celles de l’écrivain et du casseur, montre qu’ensemble ils ont en « commun d’avoir la rage ». Dans « Là où  les cœurs  se glacent », Spycke  du groupe Sectaa’, fait de la rage le guide principale du rappeur dans la vie. « La rage, dit-il, guide nos pas». Dans « La chronique », Magenta du groupe Hayoe déclare qu’il est tellement énervé qu’il n’a plus besoin de coupe ongles. Reprenant Magenta, Black Koba de l’écurie Eben, à propos de ses ongles, s’exprime de la façon suivante : « je suis tellement énervé qu’ils poussent et font peur à  tout le monde ».

Si les rappeurs gabonais ont en commun d’avoir la rage, celle-ci vient d’une prise de conscience douloureuse entre ce qui est et ce qui devrait être. C’est l’incompréhension de l’écart  entre les aspirations de la jeunesse et les propositions du monde dans lequel ils vivent. La rage se ramène au sentiment d’une génération déçue et ayant perdu espoir. « Nos espoirs consumés » dit Kenneth. Rapper revient à redonner espoir à cette génération condamnée à une existence décevante. « Aussi vrai  que le soleil se lève,  dit Don Machado,  mon  stylo relève la foi d’une génération ». Le rappeur relève la foi d’une génération en se faisant éducateur de celle-ci.  Dans « Understand me now », Lestat dit : « On enseigne dans la  rue comme des sénateurs », c’est-à-dire comme des élus du peuple. Eduquer le peuple, revient à dénoncer. « Je fais ces métaphores pour dénoncer » peut-on entendre dans une chanson de La Fuente.

Pour le groupe Hayoe dénoncer, c’est déclencher un incendie dans les cerveaux. « Un incendie avec un grand I ». Enflammer les mentalités consiste à éveiller la conscience critique et à la développer. La rage pour le rappeur voulant dénoncer est l’anesthésie générale contre les puissances de l’inertie et du statut quo. Il est le courage nécessaire qui mue le silence en parole révélatrice et dénonciatrice. Les propos de Pop Zek Poséidon (Massassi) dans « La chronique » sont à ce titre éloquents : « Ici la langue nouée est une garantie de paix,  on a rien à foutre alors on fait  un gros pet dessus ».  La rage devient l’accès à la rébellion, au refus et  à la transgression. De quoi le rappeur est-il rebelle? Il l’est essentiellement de maux.

Le rap gabonais dans sa branche hardcore est principalement expression de maux. Ces maux sont ceux qui frappent une jeunesse sacrée mais qui semble avoir été immolée à l’autel de considérations mesquines et incompréhensibles. « La jeunesse est sacrifiée nous dit le slogan »  parodie Massassi. Le rappeur, à travers ses mots, laisse émerger l’affliction.  Son rap est le médium  nécessaire pour « graver à jamais des mots qui expriment les maux des cœurs horrifiés ». Ces maux sont singulièrement les problèmes d’ordres sociaux qui assombrissent  l’existence. « J’avance loin dans mon cogito quand les problèmes sociaux font la queue devant mon stylo » dit Don Machado. « Autant de problèmes qui font que je rappe jusqu’à l’infini » renchérit Chef Keyza. Le mal chez Kenneth s’exprime par un vague à l’âme profond. « Mon cœur, dit-il, est comme un violon dont les mélodies inspirent la haine,  mon  cœur est comme une maison hantée, isolée dans la  plaine tel un sanctuaire où  tristesse et allégresse  progressent à la même vitesse ». Le romantisme de Kenneth se comprend aisément si l’on s’attarde sur le milieu de vie des rappeurs.  C’est, de manière particulière, le Mapane. Et de façon  générale, leur pays.

Johny B. Good du New School,  définit le Mapane comme étant une « Atmosphère austère, où le  malheur prospère,  proche de la  putain de définition de l’enfer sur  terre ». Challah et Barrabas accompagnant Mes Kuzum,  disent qu’ «Ici c’est  dur. On galère,  on endure comme des guerrier destinés à trimer ». N.G.T parle ainsi du lieu qui l’a vu  grandir : « ici les familles sont nombreuses mais démunis. Là où j’ai grandi les maisons sont en planche et non vernis, […], y a encore des maisons qui s’éclairent à la bougie, là où j’ai grandi on utilise encore les lampes à pétrole pendant que d’autres roulent déjà en Nissan Patrole. Là où j’ai grandi certains puisent de l’eau potable dans les puits, d’autres à la pompe publique ou attendent les jours de pluie, […]. Là où j’ai grandi les gosses fouillent les  poubelles des nantis, jouent au foot l’après-midi et se couchent  après minuit ».

La  caractéristique principale du  Mapane c’est la pauvreté et la faim. « La  pauvreté a  pris les miens en otage » constate Don Machado. Kenneth fait de façon tragique le même constat : « La  précarité nous tirent des balles qui nous affalent ». Dans cette atmosphère austère régi par la précarité, c’est la faim qui au plus haut niveau sévit. Faim que l’on entrevoit dans ces propos de Johnny B. Good : « Cette bouffe qui nous manque tant ». Elle manque tellement au point où le sac de riz devient le bien le plus précieux du Mapane. Sac qui n’est jamais là à temps. N.G.T souligne l’importance du sac de riz dans le Mapane lorsqu’il dit : « Là où j’ai grandi on connaît la valeur d’un sac de riz ». A défaut du sac de riz, la boite sardines. Ainsi « le pain à la boite sardines ne […] quitteront pas d’aussi tôt » Mes Kuzum ex sociétaire du Slum Dum Klan.

Le Mapane, encore appelé Matitis, est pour les rappeurs, la Métaphore flagrante du pays qui les a vu naître et qui, à l’écho, sonne comme Gabon.  Gabon : rare pays bénit de Dieu devenu petit pays pauvre d’Afrique centrale. « Au pays où je vis on produit  du  pétrole » observe Professeur T dans « le  fils d’un prolétaire ». Dans « Danger zone », Chef Keyza doute de ce que son  pays soit un pays où coule le miel noir : « Il parait que le sous sol de Gabao génère le pétrole ». Androméda  de L’Antre de la pieuvre, s’intéresse à la  situation de son pays, et il constate que malgré les faveurs de la nature et des hommes,  le Gabon  semble courir droit vers zéro : « C’est en reculant  qu’on avance ici ». Le Gabon semble souffrir d’une maladie.  Dans le milieu  savant on l’appelle gabonite. Pour Chef Keyza c’est l’Etat. « Une nouvelle épidémie, l’Etat, fait des ravages » dit-il. L’Etat désigne la grande  figure sans visage du système. Le système pour Don Machado, consiste en une tradition. Celle qui veut  que « le riche pille encore le pauvre ». Parce que l’Etat est réticent au changement entendu comme transformation agréable de la vie générale, rapper devient selon le mot de Lagaaf, « Niquer le système ». « Ça parle de système, et si t’aime pas le système, tu entres dans ce système de ceux qui n’aiment pas le système » peut-on entendre dans  « Mon univers » de Shogenza. Pour Fox Le SD le système se confond aux « politiques qui au lieu d’avancer ramènent le bled au paléolithique ». Les rappeurs désirent  avancer mais ils ne savent plus à quel saint  se vouer. « On veux avancer, confie Androméda. Ça dépend de qui ? Pas  de nous en tout cas ».

Si dans l’ensemble les rappeurs veulent changer leur monde, certains pensent qu’il est drôle de vouloir  modifier l’ordre des choses. C’est le cas de Shogenza. « En vérité, dit-il, le hardcore me fait rire ». Il ajoute « J’ai pas la prétention de corriger ce monde ». Pour une catégorie d’artistes, ces genres de propos sont ceux proprement de rappeurs au ventre plein qui pour Lou ne méritent plus de rapper. « Laisse ton mic,  s’il est plein ton estomac ». A la manière du mythique Siya Posse X, N.T.M du rap gabonais. On se rappelle ces mots de  Ndjassi Ndjass célébrant la vie une fois le ventre repus : «Vive ma vie. En ce moment précis, je peux dire que j’aime la vie. Plus trop de souci, l’angoisse est finie frères. Nous avons réussi ».

Les rappeurs gabonais, expriment le rêve d’une jeunesse délaissée. Dans le Mapane, elle se  forge des rêves. « Je rêve de bien manger, […],  je rêve de dépenser sans compter » dit Mes Kuzum.  « On aspire au bling. Au bruit judicieux de billets en liasse » confie le Cosalips.  Les  jeunes  rêvent de vie meilleure. Et pour ça ils comptent  sur le dos et  le kolo. L’argent est la clé  principale de leur sortie de la misère. Il ouvre les portes à tous les dons : « Si j’avais de la monnaie ça aurait donné de donner » confie New School. Pour  accéder à la vie aisée les  jeunes suivent des voies diverses. Mais à en croire Lou Ori J Sens, elles sont sans issues où ne dirigent pas au but souhaité : « Nos routes ne mènent pas à Rome. Elles mènent à Gros bouquet, Melen et Mindoubé : la prison, la folie, la mort ». Certains jeunes comptent  sur  le talent.  Mais Magenta souligne  que le Gabon  est talenticide. « Au Gabon, dit  Magenta, les talents pourrissent à deux  mètres sous terre à  Libreville, à Pleine Niger ». Pleine Niger,  comme Mindoumbé, étant ici un cimetière. Ceux qui comme Androméda  n’ont  pas  le talent, ont le choix entre la tentation, l’exile, le travail ou encore  la  solidarité nationale. Cependant il est étonnamment flagrant de constater que les rappeurs ne font pas de l’école un moyen d’émancipation sociale. Black Koba dit même qu’il a dû casser le Bic pour faire des rimes, qu’il a dû quitter l’école pour faire du  rap. Ce que traduit à sa manière CAM lorsqu’il dit que « beaucoup finissent faiman en solo. Dame sur le school et le sport, s’initie aux trucs locaux genre le bolo », aujourd’hui on dira genre la ntcham.

En vue d’acquérir le sésame ouvrant les portes de la belle vie, le rappeur ou le  jeune  tout court est sujet à deux types de tentations. Celle qui fait de lui un bangando ou encore un Goudronnier (traduisez bandit ou braqueur), et celle qui l’amène à emprunter le chemin occulte. Lestat justifie ces choix par une éloquente question : « Comment rester clean quand tout ce qui t’entoure est sale ? ».  « La soif d’argent a poussé les miens dans des précipices fâcheux » dit Kenji qui poursuit en montrant  que « Le  chemin occulte devient une vertu ». Il semble que le meilleur rappeur gabonais de La côte ouest ( deuxième génération du rap Gabonais avant la vague Gangsta), à savoir Ice P, ait suivit ce chemin en vue d’accroître son talent.  Krash Le Grav  K du groupe New School donne  raison à ceux  qui disent que l’argent n’a pas  d’odeur. L’essentiel est qu’on retrouve sa fierté. « L’argent hausse le moral quelque soit sa provenance ». Si  Krash met au premier plan l’effet moral de l’argent, il ne recommande pas pour autant la délinquance. Il invite les jeunes au  travail.  Comme Bubal Bu Kombil, rare rappeur qui privilégie l’école comme  ascenseur social, il pense qu’il n’y a  pas  de sot métier et tous  les métiers  sont  capables de nourrir son homme.  Bubal Bu Kombil  recommande au  jeune  de travailler au lieu de voler. Mais  que se passe-t-il lorsque le vol est lui-même un  travail ou un  métier ? Parce qu’on est jamais mieux servit que par soi-même Cosalips invite les jeunes à se faire entrepreneurs. Le cri de ralliement étant : « Quelque soit le nezbi, licite ou illicite […] il faut que ça saute ». Le jeune a encore la possibilité de compter sur la solidarité nationale. Mais selon N.G.T celle-ci se limite à un défoulement général. « Là où j’ai grandi la solidarité nationale c’est quand on piane un voleur,  tous on le bastille ».

Vu les complaintes de la jeunesse gabonaise à travers le rap, peut-on dire que l’Etat gabonais soit une nouvelle forme de négrier qui assujéttit son peuple à la misère malgré le potentiel heureux de ce pays que l’on appelle le Gabon ? Comment s’affranchir alors de ces formes nouvelles d’assujettissement par lesquels l’Etat gabonais devient le négrier des temps modernes au point que les Gabonais portent en eux de génération en génération une haine intarissable ? Pour Eskarphanor il faut user de l’arsenal vocal pour faire tomber les chaînes du négrier. Le rap est pour ainsi dire comme le pense le V2A4 un instrument de révolution.

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