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Alain Mabanckou:parole, double et ponctuation

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L’écriture d’Alain Mabanckou est ponctuée par des points   

 

 

L’analyse qui suit a pour  objet la notion du double chez Alain  Mabanckou. Cette  notion est étudiée telle qu’elle se donne à lire dans  Mémoire de porc-épic, roman paru en 2006 aux éditions du Seuil. Ce qui nous intéresse ici c’est le rapport possible existant entre double, parole et ponctuation.  Présenté ainsi, nous  cherchons à comprendre cette particularité du texte de Mabanckou qui  est une longue phrase sans ponctuation, sinon n’étant  ponctuée que par des virgules.

Au  commencement il ya le double. Ce double est le sujet même  du roman en tant que thème central à partir duquel jaillit toute une  construction langagière. Tout ainsi dans le texte évolue par  double. Au niveau narratif, cette notion s’observe par le redoublement du récit qui se partage entre le récit de  la mort et le  récit qui mène vers la mort.  Ce  qui donne   une sorte de simultanéité  entre passé et présent. Entre une histoire et une histoire enchâssée. Cet éclatement diégétique, laisse entrevoir une autre doublure  qui,  tout en demeurant dans la narrativité, se joue également au niveau discursif. Ici  nous  avons le  rapport d’un homme à sa  parole.

L’homme se dédouble par sa parole et ne veut plus se taire. Il demeure dans la profération incessante de la parole comme s’il voulait se prémunir d’un danger. La parole devient chérie car elle est au cœur d’un enjeu vital. La  parole est vie. Par quoi parler c’est vivre. Si bien que parler c’est chercher à  éterniser la vie,  chercher à  l’étirer de façon à se maintenir dans la  vie. Telle  est la  posture de l’incarnation de l’humain dans Mémoire d’un porc-épic : le double de l’homme qui étonne par le caractère continue de la  parole qu’il profère incessamment tel le déferlement de vagues au bord de l’océan. A lui demander pourquoi se dédouble-t-il par la parole  et pourquoi il ne la quitte plus,  le double de l’homme, donc l’homme, répond de la manière  suivante :   « la parole, me semble-t-il, délivre de la peur de la mort ». « je veux donc vivre ici et maintenant, vivre aussi  longtemps».

Ce besoin de  vie qui s’étire dans la durée, se caractérise au niveau de la phrase, par une somme de procédés qui retardent le texte et diffèrent sans cesse sa fin. Parmi ces procédés qui retardent et étirent le texte,  on note la disgression, l’emboitement, la citationnalité, la paraphrase et le discours indirect. Mais au-delà de tout, il y a l’écoulement d’une phrase privée de ponctuation. L’« obstination de l’auteur à employer la virgule comme seul signe de ponctuation ». La virgule rythme la phrase, rythmant la phrase, elle n’est plus que le  signe de l’ivresse qui touche le locuteur dans l’abus de parole,  la transe et le spasme qui l’ébranle au moment du dire.

 Mais celui qui ne cesse de parler dans une tentative désespérer d’esquiver la mort n’a pour interlocuteur rien d’autre que la mort. Dans une sorte de double conscience ne sachant pas s’il est mort  où s’il est en vie, le locuteur, dans cette parole qu’il profère pour se libérer de la mort ne  sait peut être  pas  qu’il est mort et qu’il revit sa vie comme quand on rend des comptes devant un tribunal. Procédé réussit de Mabanckou qui nous raconte l’histoire d’un jugement  post-mortem. Ce jugement passe inaperçu aux yeux des lecteurs. Tel Shahrazade qui durant mille et une nuits est restée dans la profération de la parole afin de se prémunir de la mort, le double de l’homme se maintient en parole pour vivre. Mais ce faisant il  n’a pas la chance de Shahrazade.

 Mabanckou, dans son texte a laissé, consciemment ou insciemment comme deux énigmes à résoudre.  La première renvoie à l’existence du double de l’homme : est-il en vie ? La seconde a rapport à la ponctuation singulière du texte. Pour mettre son lecteur sur la piste Mabanckou met à sa disposition deux indices. La première fait référence à l’intelligence: « j’avais vite appris à discerner les choses, à chercher la solution la plus adaptée à un  obstacle, […], l’intelligence est une graine qu’il faut arroser afin de la voir s’épanouir un jour,  devenir un arbre fruitier bien enraciné ». Ensuite il y a ce sur quoi l’intelligence doit se reposer c’est-à-dire une conception particulière du monde qui dit ceci : «le monde n’est qu’une version approximative d’une  fable que nous ne saisissons jamais tant que nous  continuerons à ne considérer que la représentation matériel des choses ».  Cette deuxième énigme en annexe du texte  principal, vient comme insinuer des  interrogations,  des problèmes  dont le lecteur, s’il met en exergue  son  intelligence, a tâche de trouver. En somme il invite le lecteur à se déshabituer de la facilité herméneutique.

La notion du double invite à penser que l’histoire proférée l’est dans un espace  post-mortem. Cependant le narrateur, habité par une sorte de conscience double, se pense en vie. Mais il s’interroge. Son interrogation est pour nous une source problématologique. « il fallait que j’aie sur-le-champ la preuve de  mon  existence, or comment être persuadé qu’on existe, qu’on n’est pas une  coquille vide, une silhouette dénuée d’âme », un fantôme ? La réponse du double  de l’homme  est ici surprenante : « à  bien voir je ne devrais plus  être de ce monde ». D’une certaine façon il ne l’est plus. Comme nous l’avons indiqué plus haut, le double  de l’homme  prend  parole, se maintient dans l’acte incessant consistant à parler. Le tout pour se prémunir de la mort. Nous avons aussi indiqué que voulant esquiver la mort notre locuteur avait déjà  accompli sans en être conscient la  grande traversée et que son principal interlocuteur n’était rien d’autre que la mort.  Chose étrange mais subtile à percevoir. Mais qui pourtant s’énonce dans ce  qui suit :

« j’ai suivi mon instinct, je progressais guingois, je ne sais pas comment j’ai débouché devant cette rivière pour une fois désertée par les canards sauvages et les autres animaux, je  voulais la franchir à un endroit où l’eau était moins  profonde, j’ai préféré l’éviter de peur de me noyer,  et c’est en cherchant à la contourner que je suis parvenu jusqu’à toi, voilà pourquoi  depuis ce matin, mon Baobab,  je suis à ton pied, je te parle, je te parle encore même si je suis certain que tu ne me répondras pas » 

Pour comprendre ce qui précède, intégrons l’âme africaine. Une fois intégré cet âme, laissons-nous guider par le champ lexical propre à la mort. Et observons. Une rivière, l’idée de la traversée et la présence du Baobab avec initiale en capital. Le Baobab ainsi considéré, évoque l’au-delà. Et la traversée le départ vers cet au-delà. Ce qui laisse dire que voulant échapper à la mort le locuteur proférant la parole n’a d’autre interlocuteur que la mort et se trouve déjà au séjour des morts. Comme le laisse entrevoir les propos suivants du double de l’homme s’adressant au Baobab : « je veux en fait tirer profit de ton expérience d’ancêtre ». Le Baobab représente l’ancestralité. Il est l’expression même de la mort. Le double de l’homme étant d’une certaine  manière en plein dans un soliloque devant la mort,  nous disons qu’il est dans une  sorte de jugement post-mortem  qui ne dit  pas son nom. Tout ceci ramené à l’écrivain, on dira que l’écriture  est rapport à la mort. L’écrivain veut vivre. Mais pour écrire il doit mourir à sa conscience et espérer ainsi à travers le soliloque profond des mots un séjournement dans l’éternité. Il faut comme le souligne Kafka, mourir pour  écrire.

Soulevons à présent la deuxième énigme. Celle qui réside dans la profération d’une parole sans frein, ne disposant pour toute ponctuation que des virgules. Procédons à la fin d’un long aveuglement et émettons l’idée que le texte d’Alain Mabanckou est ponctué autrement que par des virgules.

Placée sous le signe de la parole, la ponctuation se donne dans le souffle même qui donne et rythme la parole.  La ponctuation cesse d’être uniquement dans la représentation matérielle des choses. Si la virgule est matérielle, se laisse voir du regard, rythmant par sa présence la parole qui se dit et le texte qui s’écrit, elle appelle aussitôt son double qui vient achever l’ondulation de la phrase par une pause  prolongée. C’est le point. Pourtant il n’est  nulle part dans le texte. Mais arrivé ici, formulons les choses tel que nous l’a appris Jacques Derrida et disons ce qui va suivre. Le point est absent du texte de Mabanckou : il en est présent.

Cependant privons-nous de le chercher du regard. Sollicitons  nos oreilles et pratiquons l’entance  c’est-à-dire l’écoute par l’esprit. En effet, c’est avec l’oreille qu’il faut chercher le double de la virgule, c’est-à-dire le point. Chez Alain Mabanckou, le point parait absent, s’absente au regard, simplement parce qu’il n’est pas écrit, mais il est dit.  On va dire mimé, dramatisé par l’acte de parole qui le met en scène.  Qu’on cesse tel un psittacisme, telle une récitation de lieu commun, à répéter partout et sur tous les toits, que chez Alain Mabanckou, il n’y pas de ponctuation, qu’il n’y a que des virgules en guise de ponctuation. A demeurer vigilant, intégrant pour soi la notion de double, on comprend vite qu’une forme de ponctuation, sortant des perceptions et des représentations usuelles sous-tend le texte. La grandeur de ce texte, c’est d’être une longue phrase  qui est en réalité la démultiplication de plusieurs phrases ponctuées matériellement par des virgules et terminées vocalement par un point. Un point rare cependant présent. Ce point n’est pas figuré mais relaté.

La logique du double veut qu’une chose matérielle renvoie inévitablement à une chose abstraite, immatérielle, insoupçonnée. Une chose dont on doute au premier abord l’existence.  La  virgule étant l’indice du point à venir, ce point advient nécessairement. Il advient dans le texte et le ponctue. Il survient ici de manière oralisée. Il est relaté et mimé. Tel le dire d’un conteur qui prononçant le mot, l’accompagne du geste qui le rend plus intelligible à la conscience destinatrice. On assiste là, à une révolution qui n’est rien d’autre qu’une oralisation de la ponctuation. L’écriture de Mabanckou est ponctuée par des points. Rappelons que le point marque une longue pause dans la phrase. Souvent lorsque nous écrivons une certaine lettre,  la pratique nous  indique d’apposer une signature à son terme. Cette signature vient marquer l’arrêt de l’écriture et  souvent,  par respect, il se termine  par un  point. Dans le roman qui nous intéresse, le narrateur  ponctue souvent ses propos par la signature  suivante : « nom d’un porc-épic ». Cette signature de manière moins évidente renvoie à une ponctuation finale, qui marque une pause prononcée dans la profération du propos. Dans la profération de ce propos entièrement ponctué par des virgules,  il arrive à son énonciateur de connaître l’essoufflement.  Et là, on peut lui entendre dire : « excuse  mon émotion, ma voix qui tremble, je dois prendre un moment de respiration ». Ou encore : « je suis là à bavarder, à m’épouvanter lorsqu’une feuille morte s’échappe de ton faîte, il faut néanmoins  que je  respire un peu avant de poursuivre, j’ai le souffle coupé, les idées se bousculent de plus en plus, je crois que je parle trop vite depuis ce matin, j’ai envie de boire un peu d’eau ».          

Ces références extraites des pages 27 et 44 de l’édition citée en introduction, nous disent ceci : le texte d’Alain Mabanckou est ponctué autrement que par des virgules. Sous la forme de la paraphrase ou de la signature, nous reconnaissons la mise en scène du point. Alors que la virgule marque la volonté de séjourner de manière continue dans la parole,  nous voyons qu’il demeure difficile au locuteur de subsister incessamment dans celle-ci. Alors il s’accorde des moments de pause, reprend haleine et même boit un verre. On sort bien du cadre réservé à la pause momentanée qu’est la virgule.  Nous vivons  une pause prononcée qui n’est autre qu’une ponctuation autre dans le dire. Et parce que cette ponctuation est prolongée, nous disons qu’elle n’a d’égal que le point.  C’est peut-être dans les mots que l’on peut approfondir l’étude qui vient de s’accomplir. Et si l’on doit reprendre la réflexion, on doit se souvenir que « le monde n’est qu’une version approximative d’une fable que nous ne saisissons jamais tant que nous continuerons à ne considérer que la représentation matériel des choses ».

Alain Mabanckou:parole, double et ponctuation dans Alain Mabanckou pdf paroledoubleetponctuation.pdf

 

 

 

 

 

 

 

© Brice Levy Koumba, 13/04/2009 

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