Littérature gabonaise

Dossier (suite et fin)

Littérature gabonaise: Une littérature à thèmes « apolitiques »  par jean René Ovono Mendame

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 Conscient de l’impossibilité philosophique d’échapper à la politique par le refus de la politique, nous levons d’urgence le caractère équivoque de la terminologie « apolitiques » employée ici pour désigner toutes les constructions thématiques qui n’intègrent pas directement les acteurs politiques. 

En 1985, Laurent Owondo publie Au bout du silence. Le roman repose sur les mystères et l’énigme des savoirs sacrés détenus par le vieux Rèdiwa et que quête le jeune Anka. Enfant unique du pêcheur Kota et de sa femme Nindia, Anka s’engage sans le savoir sur le sentier de la recherche des connaissances ésotériques, celles des Anciens qui requièrent, pour entrer dans l’expérience individuelle, que l’œil du requérant soit « ouvert ». Il s’agit de connaître la démarche qui permettra au jeune homme d’acquérir la sagesse des âges. Il s’agit aussi de rechercher les signaux implicitement lancés par Rèdiwa pour proclamer Anka admissible à l’onction du sacré. Les défis sont majeurs et non mesurables. Le parcours est jonché d’écueils. La jeunesse, testée de mille façons par forces énigmes et allégories, fléchit sous le poids des mystères. 

Au bout du silence met au cœur des épreuves le silence des origines qui est tout à la fois pédagogique, par l’instruction qu’il véhicule, et ontologique, par la finesse qu’il assure à l’esprit. Non pas que la parole devienne banalité et inconsistance, mais simplement que sa substitution par le non-dit, le non-nommé, l’interdit constitue

 le support véritable de la transmission des savoirs et du partage des trésors ancestraux. 

Dans l’univers de ce roman, le hasard n’exerce aucun empire sur les événements. Chaque chose, chaque événement, chaque fait de l’homme ou de la nature revêt un sens inapparent, ésotérique, mystique. Il faut le décrypter. Les symboles y abondent. La jeunesse d’Anka n’est certainement pas le temps de l’engagement à l’épreuve de la transcendance. À la fin, comme s’il allait lui révéler les secrets tant attendus, Rèdiwa décède. Anka se rend compte désespérément que ce dernier est « parti » sans lui « donner ses yeux ». Silence poussé jusqu’au bout de la vie, jusqu’au bout de l’existence. Silence de mystère, énigmatique, devenu sous les yeux hagards de l’enfant un terrible système d’inéquation. Par qui suppléer le savant entré dans le néant? Comment pallier l’effet terrassant du silence? 

Dans nos sociétés modernes, bruyantes et tumultueuses, où les technologies sophistiquées, le machinisme se substituent progressivement à l’homme, le «déréalise» en le réduisant à l’esclavage, la première cible de ces « inventions de la folie » est bien la parole. Elle ne sert plus, parce que plus personne n’écoute. Elle ne stimule plus, parce qu’on lui a retiré son pouvoir enchanteur. Elle ne fait plus agir parce que les mots n’ont plus de sens. Alors, le silence devient le seul vrai refuge de l’homme sage capable de sauver de l’égarement. Ce silence ne peut avoir de sens que parcouru jusqu’au bout. C’est de l’extrémité finale que doit sourdre la résurrection de l’homme et que s’ouvre aussi à ses yeux le chemin du grand retour aux demeures secrètes des traditions gabonaises. On peut s’accorder avec Yvonne Leyimangoye pour affirmer qu’« Au bout du silence de Laurent Owondo est peut-être le premier grand roman gabonais » (1991: 167). 

En conclusion, les romans gabonais de la période de 1960 à 1990 restent fortement marqués par l’évocation des sujets qui réfèrent à la philosophie, aux cultures mythologiques, cosmologiques et mystiques et aux dimensions socioculturelles. Ici, l’homme est au centre de la problématique littéraire. Entre 1985 et 1989, l’activité littéraire est moins intense. Elle resurgit en 1990 avec une remarquable fréquence qui révèle des talents littéraires nouveaux. 

Comme un nouveau style d’écriture  L’année 1990 restera à jamais marquée d’une pierre blanche dans l’histoire sociale, politique et culturelle du Gabon. Année où grèves et soulèvements populaires ont atteint leur paroxysme, elle a vu se dénouer les amarres ficelées par le monolithisme et son corollaire: l’absence des libertés publiques.
La Conférence
nationale, qui marque le clou des contestations sociales, apparaît en quelque sorte comme un tribunal populaire. Mais un tribunal d’un style bien particulier où tout le monde est à la fois juge et partie et où l’accusé sort vainqueur de ce terrible jeu de chandelle. Un tribunal qui fait dire tout, sauf le droit, notamment celui de fonder et maintenir des espaces de libertés revendiquées depuis l’aube à cor et à cri par les masses populaires. 

Au déterminisme de ces dernières on a opposé, pour conduire la manœuvre, des forces religieuses dans un État qui proclame son adhésion au principe de laïcité garanti par
la Constitution. La
Conférence nationale, on l’aura très bien compris, apparaît donc comme un chef-d’œuvre des paradoxes des plus incompréhensibles de l’histoire politique du Gabon. 

Ce vent venu du Nord (allusion faite à l’effondrement du mur de Berlin en 1989) paraît tout de même avoir réveillé les écrivains gabonais. Aussi, entre 1990 et 2004, par exemple, compte-t-on plus d’une trentaine de romans. Certes, une telle statistique en quatorze ans est loin d’être éloquente. Mais, si on compare ce résultat à la dizaine de titres publiés en trente ans, de 1960 à 1990, le bilan se passe de commentaires!   

Dans le panorama des œuvres nouvelles, le roman d’Hubert ­Freddy Ndong Mbeng, Les matitis, aura marqué l’opinion par le faste de la caricature. Les dix chapitres du roman montrent le manichéisme de la société gabonaise et répercutent l’écho de la révolte contre l’injustice de la nature qui semble déterminer le sort des habitants dès la naissance. La toponymie du titre laisse transparaître déjà cette horreur fatale donnée par l’auteur comme la consigne d’une angoissante problématique. [Les matitis, ce] sont les quartiers des pauvres. Dans ces bas-fonds, on n’est pas pauvre par paresse ou fainéantise. On l’est de naissance, par la loi de l’hérédité. Fatalement. L’auteur décrit les matitis de la façon suivante: «Qu’est-ce qu’un matiti? Et où sont les matitis? [...] D’habitude on fait des matitis des quartiers populaires. Mais lorsqu’on se veut juste on dira que les matitis sont des quartiers pauvres, des bas quartiers et de temps à autre on se risquera à les appeler des « sous-quartiers » » (1992: 8-9). 

Ndong Mbeng fait l’inventaire de ces quartiers pauvres où la violence, sous ses formes les plus vulgaires, les plus primitives, s’impose comme le seul vrai langage. Le langage de la force au prix de laquelle survivent les enfants pauvres: 

Mais enfants de matitis avec des parents qui travaillent, enfants de matitis avec père chômeur jamais vu ni connu; enfants de matitis avec mère sans mari et sans travail, tous sont condamnés à une véritable dure enfance dans les matitis, les univers en contreplaqué, en planche et en tôle de Libreville (ibid.: 27). 

En dressant le sombre tableau des inégalités qui sévissent dans la société de Libreville, l’œuvre apparaît comme un « manifeste » si l’on s’en tient à la vigueur de la dénonciation, à la virulence de la description, au réalisme du discours poétique. Mais l’intention littéraire consistant pour l’auteur à désigner l’effet sans en nommer la cause ne semble pas tout à fait permettre la légitimation du superlatif « manifeste » assigné au roman. Le bénéfice du pittoresque, de l’habileté caricaturale et du ton incisif de la narration reste cependant acquis. 

Dans La vocation de Dignité, Jean Divassa Nyama revient sur les traces des classiques africains. Il ressuscite la problématique des religions occidentales perçues comme un artifice, un stratagème pour asservir les peuples autochtones du Gabon. Avec une force des mots qui égale en puissance le courage de l’homme dont Mongo Beti a parlé longuement dans Le pauvre Christ de Bomba (1956). Dans La vocation de Dignité, père Roland, le père supérieur, s’emploie à instituer le christianisme et à faire valoir ses dogmes dans une société traditionnelle régie par ses propres cultures héritées des ancêtres. Outre la magie et la sorcellerie dont use Mâ Mfoula, l’augure qui interroge l’avenir, la polygamie y apparaît en gros plan. Elle participe des principes de la vie traditionnelle et est perçue comme une menace pour la foi chrétienne. Pour l’éradiquer et amener ses adeptes sur le chemin de l’évangile, Dignité, l’héroïne de l’œuvre, renonce à tout, pour se mettre comme bonne sœur au service de la religion chrétienne, à la stupéfaction des siens. 

L’enfant des masques d’Obiang aborde la question ontologique des masques, de leur fonctionnalité et du statut que leur conféraient jadis les anciens. Le décalage temporel qui a modifié le regard de la société sur ces reliquaires suscite le courroux des esprits. Devenus objets de musée, abandonnés et presque réduits à ne servir à rien, les masques se fâchent. Courroucés, ils sortent de leur territoire. En échappant à la vigilance des femmes occupées à laver le linge à la rivière, ils happent furtivement l’enfant qu’ils entraînent vers « l’inconnu » pour l’initier à leurs mystères, à leurs arcanes

Au début, ils me retinrent captif dans un élik [village abandonné] de palmes - comme ils le font tous d’ailleurs - dont l’unique ouverture était barricadée par une mince grille de roseaux. Ces matériaux habituellement frêles ailleurs, devaient être chez eux d’une résistance surnaturelle puisque, avec toute la force d’un adolescent désespéré, je ne parvins jamais à les briser. J’étais gardé par les moins anciens d’entre eux, hommes ou femmes, qui se relayaient pour m’entretenir (1999: 14). 

L’œuvre  comporte des niveaux de lecture qui outrepassent le réel, l’apparence des choses, le décor narratif qui les entoure. Ils conduisent à l’imprescriptible: la force mystique des génies, les pouvoirs occultes du monde de l’invisible. Là, les mots cessent de dire, de prédire, de contredire et cèdent insensiblement à l’idéal de l’imaginaire. Les espaces du roman sont multiples et symétriquement entremêlés. Les génies côtoient les humains. Les grands rencontrent les petits. L’Occident dialogue avec l’Afrique. Les frontières se dissipent entre les genres et les espèces. C’est l’ouverture à l’autre, cet inconnu qui refuse de se faire connaître. Cet autre est tantôt la tradition en tant que part cachée de notre âme, de notre inconscient, tantôt la modernité dans le devoir qu’elle enjoint d’établir son règne dans nos habitudes, tantôt encore les deux dans le drame des paradoxes qu’elles génèrent dans l’homme. L’auteur convoque à l’examen la place des masques dans une société dite moderne où les valeurs culturelles héritées des anciens deviennent de plus en plus insignifiantes et triviales, de moins en moins suggestives.

 

Dans Histoire dAwu (2000), Justine Mintsa choisit de remuer le couteau dans la plaie des pratiques coutumières qui confinent singulièrement à l’horreur. Certaines pratiques des temps immémoriaux sont passées à la postérité et continuent de s’imposer de nos jours (voir Ovono Mendame, 2006b). Leur constance les met idéologiquement aux antipodes des exigences de la modernité par leur cynique extravagance. Les sévices qu’Akut et Ekobekobe, sœurs du défunt Obame Maine, le héros de l’œuvre, font subir à Awu, sa veuve, la patience amoureuse de celle-ci à l’égard du mari chagriné, la pension de retraite qui n’arrivera jamais, pas même à titre posthume, sont autant de questions angoissantes qu’aborde la
romancière avec la force des mots, la vivacité du style qui lui sont propres 

De retour de l’enterrement, Awu sentit qu’on la déshabillait. Elle avait froid [...] On la fit asseoir à même le sol. Puis, elle sentit qu’on la tondait. Ses tresses sinistrées roulant sur ses épaules nues avant d’atterrir en chute libre sur le sol la firent frissonner [...] Puis, tête baissée, elle subit le reste comme une martyre. [...] elle subit passivement le rituel imposé à la veuve par la belle-famille. Et particulièrement par les belles-sœurs. Akut était en tête de file. Elle lança des hostilités par un soufflet bien appliqué sur le visage d’Awu (Mintsa, 2000: 93). 

Sous le prétexte de la tradition, Akut poussera plus loin le ridicule 

Apportez le piment! [...]Allez! Allonge-toi et écarte, si tu as vraiment aimé ton mari! 

Comme une automate, Awu s’allongea et s’exécuta. Et au moment où Akut s’apprêtait à appliquer une dose de piment dans l’intimité de sa belle-sœur, une puissante voix la fit arrêter net (ibid.: 94). 

Par la réification de la veuve, parfaitement légitimée par la tradition en pareille occurrence, la romancière appelle à rationaliser certaines facettes des mœurs héritées du passé, mais devenues aujourd’hui totalement anachroniques. La question ici porte à s’interroger sur la manière dont on doit pérenniser les mœurs ancestrales tout en les expurgeant des facettes délictueuses qui sont l’œuvre des iconoclastes. Question de méthodologie et d’éthique. L’évocation des souvenirs inscrit l’œuvre dans une démarche anamnestique. La société gabonaise actuelle serait donc malade des travers et des tares de son passé. Le poids de l’héritage qu’elle draine la tient prisonnière des modes de pensée et d’action auxquels elle devrait

  renoncer. L’administration, quant à elle, n’est qu’une bureaucratie dilettante qui ne garantit l’assurance d’une carrière à aucun citoyen. Obame Afane a servi son pays avec dévotion dans l’espoir d’une retraite paisible qu’il ne percevra jamais, hélas. 

En 110 pages, l’auteur interroge la société gabonaise, celle-là même qui se dit moderne en étant négativement enracinée dans son lointain passé, qui se dit « civilisée » en s’illustrant souvent dans les travers de l’« incivilisation ». Ce paradoxe fait resurgir la question de l’identité dans un espace culturel en conflit avec le temps. Le temps passé mais surtout le temps à venir auquel on confie les projets d’émancipation. Cela en fait une œuvre plurielle à la frontière de l’anthropologie, de l’histoire et de la psychanalyse. 

On retrouve presque les mêmes préoccupations socioculturelles dans Les matinées sombres (2004). Comme Justine Mintsa, Narcisse Eyi Menye monte un film sur les coutumes, les mœurs et les usages fang hérités des ancêtres et qui, dans la logique de leur pratique, heurtent par certains des aspects qu’ils comportent les convenances rationnelles et les commodités du « savoir-être » tel que l’enseignent les temps modernes. 

Tout autre est la contribution littéraire combien remarquable de Janis Otsiemi, auteur de Tous les chemins mènent à l’autre, roman autobiographique de 112 pages brièvement évoqué au début de cet article. Il s’agit d’un psychodrame au cœur des grandes énigmes de l’homme, de l’existence. Victime d’un accident qui nécessite une intervention chirurgicale urgente de transplantation du cœur, Loye subit des soins intensifs à l’hôpital Jeanne Ébori de Libreville. Par un concours de circonstance, il y reçoit un cœur qui le sauve d’une mort certaine. Désireux de connaître le propriétaire du nouvel organe qu’il porte pour le remercier, il réussit à percer le secret médical en accédant aux documents du docteur Oscar Wapi, le chirurgien en chef, momentanément absent de son bureau. Loye a donc le nom et les coordonnées d’un certain Albert Lambi chez qui il débarque. La conversation dure peu de temps et notre brave héros s’en prend violemment à son hôte, l’agresse avant de lui donner

la mort. 

Les paradoxes qui colorent le récit semblent ne plus tracer les chemins qui mènent véritablement à l’Autre, mais à ceux-là mêmes qui, célébrés à grand renfort de cris comme sauveurs, sont victimes d’« altéricide ». Comme dans L’étranger de Camus, l’absurde semble être la mesure qui donne tout son sens à l’œuvre. Loye est à bien des égards le produit cartésien de Meursault. 

De ce drame clinique nous passons, avec 53 cm de Sandrine Bessora (1999), à un drame d’une tout autre nature, cynique et atypique: le drame de la différence, du rejet de l’autre. L’attribution de la « ca’t de séjou’ » (carte de séjour) n’obéit plus à la procédure régulière. Celui qui en fait la demande doit réunir certains critères morphologiques qui le rendent admissibles à l’obtention de cette autorisation légale de séjourner en France. La question anthropologique et philosophique porte sur la valeur d’un document qui donne sens à l’existence, qui donne droit à la vie. Ne pas l’avoir revient à cesser de vivre. Parce que les critères génétiques exigés ne sont mentionnés nulle part, leur appréciation en vue de la délivrance du précieux papier relève purement de la subjectivité. Tel est le point de départ d’un scandale qui alimente les polémiques les plus incisives, les discours les plus véhéments entre les races. Keita de Neuilly et Marie, deux personnages issus de l’immigration, inaugurent les débats 

-Je suis pénisopyge, me déclare-t-il [l'animateur du gymnasium].Es-tu stéatopyge? 

- Plaît-il? 

- Tu es de race stéatopyge si, et seulement si, le périmètre horizontal de ton postérieur dépasse 791 millimètres. [...] Alors, as-tu les fesses assez grosses, oui ou non? 

- Hélas non. 

- Moi, en tout cas, j’ai un gros sexe. Et toi? [...] 

- Soit. Tu es pénisopyge du Mali de Neuilly-sur-Seine : mais je ne pense pas être de race pénisopyge ni même stéatopyge. 

- Tu n’as pas le nombre de millimètres qu’il faut. Tant pis pour toi (1999: 7-8). 

Ce dialogue illustre comment Bessora retisse en 29 chapitres la fine toile des aléas extraordinaires qui pèsent sur les étrangers en quête de la carte de séjour en France. Le lexique, réinventé au goût de l’écrivain, regorge de néologismes qui montrent à la fois l’esthétique et la plasticité de la « francographie », c’est-à-dire des manières délibérées qui plaisent à l’auteur pour dire et écrire dans la langue française. Les taches d’encre (2000), Deux bébés et l’addition (2002), inscrits à son actif, bien que centrés sur des problématiques

  extrapolitiques, sont d’une vivacité estimable. Une mention spéciale revient toutefois à Petroleum (2004), œuvre dans laquelle l’écrivaine aborde la question délicate des dérives constatées dans la gestion du pétrole gabonais. Mais Bessora qui sait bien vivre sa « gabonité » a le bénéfice de l’éloignement et tire profit d’une conjonction de facteurs qui font d’elle à la fois une citoyenne gabonaise, belge et française, d’une certaine manière. Notre réflexion porte davantage sur les écrivains du terroir, confrontés au quotidien aux réalités du pays. 

Avec Le jeune officier (1999), Georges Bouchard rappelle à la mémoire le parcours guerrier d’un jeune héros national célébré pour son courage sur les champs de guere. C’est un chant épique à la gloire du courage célébré comme vertu salvatrice, fondatrice de l’identité. Le destin d’un guerrier de Joseph Bill Mamboundou (2002) est l’histoire de Lundu Mbari et Ghimbi-Ghi-Pagha. Farouchement opposés à la pénétration coloniale, ces chefs indigènes enregistrent avec leurs troupes des victoires qui obligent les ennemis à la négociation. Mamboundou enseigne que l’entreprise colonisatrice ne s’est pas faite sans heurts en Afrique. Des luttes acharnées ont opposé les autochtones aux envahisseurs venus des lointains horizons.  

Hervé Ona Ndong, auteur des Jardins intimes (2002), roman autobiographique, évoque les souvenirs de l’enfance de Sophie auprès de sa grand-mère. Pour sa part, Jean Juste Ngomo raconte, dans Nouvelle d’ivoire et d’outre-tombe (2003), les tours de magie, les sortilèges qui ont cours dans un hôpital et que va éprouver douloureusement Annie Nguessan, entre autres victimes. Le roman met en parallèle deux voies médicales, traditionnelle et moderne, qui tantôt s’opposent, tantôt convergent dans la même direction. Il évoque, au-delà, les pratiques qui entravent le cours normal des thérapies médicales au détriment des malades qui, confiés aux soins des médecins, subissent sous cape les foudres des sorciers. 

La fille du Komo (2004) et Malédiction (2005) de Sylvie Ntsame traitent de thèmes génériques. Dans le premier, Gilberte Nguéma vit les fresques de l’amour dans son expression la plus sensuelle avec Georges. Le triomphe de la volupté est vécu tantôt en terre gabonaise, dans la chaleur des quartiers de Libreville, tantôt encore en France, dans les banlieues parisiennes. L’œuvre a l’allure d’un

roman d’aventure qui retrace l’itinéraire d’un couple fait pour s’aimer et que le hasard met fatalement sur le sentier du bonheur. Son deuxième roman, relativement plus original malgré la récurrence de la thématique et l’écriture quelque peu hâtive, raconte les malheurs de Joël contraint par son père d’accepter comme épouse Sandrine, une jeune fille inconnue et qu’il n’aime pas. Le refus d’obéir à l’ordre paternel le pousse à l’extravagance. Il chasse Sandrine et, honnie, celle-ci se suicide puis décide, fantôme, de se venger de Joël. Parallèlement, trahi dans sa dignité paternelle, le beau-père se venge puis voue le beau-fils irrévérencieux aux gémonies. 

Sans qu’il soit besoin de faire la ronde des romans de la dernière période, force est de constater qu’aucun auteur ne prend le risque d’aller au-devant de ce qu’ils semblent tous considérer comme des «sujets de danger», de ces sujets qui touchent à la politique et à la vie de leurs acteurs. La problématique des romans gabonais se construit alors sur la base du consensus de la peur. Écrire sur les politiques crée une névrose dont aucun écrivain ne voudrait payer les frais. À noter pour conclure que le silence du romancier gabonais pourrait bien sourdre du « prince », lui-même écrivain et capable comme tel d’influencer le monde de l’écriture. Dire le politique dans le roman pourrait porter à contredire les publications dithyrambiques qui font l’apologie de ce que les poètes souhaitent voir se concrétiser en vain. Alors, qui prendra le risque de faire le démenti?  En définitive, l’historiographie de sa littérature montre jusqu’à maintenant que le Gabon n’a pas encore hissé sa littérature au piédestal des valeurs culturelles essentielles de son identité. Il ne la conçoit pas comme un instrument au service du développement. Il n’est pas excessif d’affirmer que les écrivains gabonais produisent encore de nos jours dans un contexte quasi misérabiliste, pendant que l’économie accorde des subsides faramineux aux scrutins électoraux et aux partis politiques. Loin d’être encore jeune, la littérature gabonaise a pris de l’âge. Et si elle n’a pas encore véritablement mûri, c’est parce qu’elle affronte des réalités d’un tout autre ordre. Elle est donc toujours en quête de sa maturité. Ce combat laissé à l’initiative des seuls écrivains montre que le chemin à parcourir reste encore long.  

                      Jean René Ovono Mendame est doctorant à l’Université Marc-Bloch de Strasbourg.

Il est l’auteur de La flamme des crépuscules. 

2 Réponses à “Dossier (suite et fin)”

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