3. Oraliser l’écriture ou la simulation de l’oral dans l’écrit 

 

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               Ahmadou Kourouma

Bien que faisant tous deux  partie de la langue française, l’énoncé oral et l’énoncé écrit « diffèrent par leur morphologie, leur grammaire et leurs moyens expressifs ».  André Martinet souligne qu’on peut, en effet, établir entre ces deux énoncés quelques distinctions : « en français, dit-il, les différences entre la graphie et la phonie sont de nature telle que l’on peut dire, sans aucune exagération, que la structure de la langue écrite ne se confond pas avec celle de la langue parlée […]. Ces divergences sont, bien entendu, encore plus frappantes si l’on fait intervenir les différences d’inventaire de formes entre la langue quotidienne et la langue littéraire ». La différence ne se situe pas seulement au niveau de la structure de la phrase, elle englobe aussi les éléments propres aux « situations de communication ». L’énoncé oral est un message de la voix qui privilégie la spontanéité, le débit oratoire, les raccourcis, les interjections, la familiarité dans le vocabulaire et le geste ; le style écrit est beaucoup plus concis, soigné, ordonné. Lionel Bellenger affirme que « le français parlé est bien plus libre que l’écrit en ce qui concerne l’ordre des mots, l’agencement de la phrase et même l’ordre des propositions. C’est ce qui caractérise d’ailleurs l’oral par rapport à l’écrit ». Mais cette transcription de la langue parlée n’est plus tout à fait de l’oral [,] « c’est un compromis variable entre la langue vraiment parlée et la langue écrite oralisée ». 

1.      La répétition

L’effet d’oralisation que les auteurs africains utilisent le plus passe par la répétition. Elle englobe les redites énumératives, les retours de certains mots ou de certaines phrases dans le texte. C’est, par exemple, le cas du mot « soleil » dans Les soleils des indépendances, des expressions ou des formules comme « Le pays qui fournissait les guides », « moche » et ses dérivés et le mot « le temps » qui émaillent l’œuvre de Sony Labou Tansi. Ces répétitions de mots ou de phrases sont intentionnellement placées dans le texte pour insister sur des faits, des situations qui décrivent la vie et la société. C’est de cette manière que l’écrivain « accroche » son lecteur. Il recherche la beauté du mot ou de la formule, mais aussi sa puissance évocatoire. « Le soleil » devient synonyme de misère, de stérilité, de mort ; la « mocherie » englobe tout : les régimes militaires, le parti unique (ses dirigeants), le manque de liberté. L’ancienne puissance coloniale, toujours présente de manière occulte dans la vie politique des pays africains est désignée par la formule « le pays qui fournit les guides ». Nous avons là une belle périphrase qui résume une situation historique et politique toujours d’actualité en Afrique noire : « Trois jours seulement après son mariage, le Guide envoya Graciana en mission prolongée dans le pays qui fournit les guides » (Sony Labou Tansi, La vie et demie ».

2.      Morphosyntaxe et vocabulaire populaire

L’agencement de la phrase écrite et oralisée se présente comme une structure qui privilégie les accumulations de toutes sortes : les substantifs, les adjectifs et surtout les verbes. Ces derniers sont utilisés (en grand nombre) pour renforcer ou intensifier le caractère descriptif des situations présentées ou pour rendre beaucoup plus expressifs les discours. La juxtaposition des verbes d’action surprend le lecteur comme dans ces exemples pris dans Les soleil des indépendances et Le pleurer rire : « […] Salimata souffrait de ses oreilles meurtries, de ses genoux contusionnés. Elle pleura la camisole lacérée sous l’aisselle gauche, se leva, s’arrangea, ramassa les boucles du collier, chercha le mouchoir, releva les couvercles et les entassa ». Et quelques pages plus loin, toujours dans le style de la langue parlée qui caractérise l’écriture de Kourouma, nous notons le rejet des verbes « descendirent » et « enveloppèrent ». « Le marabout grogna un soufflant ’’ bissimilaï’’, mais bafouilla le titre de sourate à réciter dix sept fois, grasseya le nom du verset à dire sept fois. Et un vent, un soleil et un univers graves et mystérieux descendirent et enveloppèrent ». Dans Le pleurer rire ? On peut lire : « Au dire des uns, le colonel errait dans la brousse. Pour d’autres, il avait déjà franchi la frontière. Une troisième tendance affirmait qu’il s’était réfugié dans une ambassade accréditée dans le Pays. Le dernier groupe soutenait qu’il se cachait encore dans la ville. Quand on demandait aux premiers dans quelle région, ils indiquaient tantôt celle des singes, tantôt celle des éléphants, tantôt celle des montagnes, tantôt celle des lacs ». Et enfin, dans Les soleils des Indépendances, nous notons cette intervention du « cafre Balla ». Nous remarquons une accumulation du substantif « femme », et des verbes très descriptifs. En procédant de cette manière, Kourouma rend plus expressive la parole de son personnage par des interjections : « Non ! Il n’y a pas de malheur, il n’y a pas de défaut sans remède. Euh ! Euh ! murmura le féticheur Balla. Rien ne doit détourner un homme sur la piste de la femme féconde, une femme qui absorbe, conserve et fructifie, rien ! Et Mariam était une femme ayant un bon ventre, un ventre capable de porter douze maternités […] ».

 

En transcrivant ainsi des phrases énoncées oralement avec des répétitions et des accumulations de morphèmes et des syntagmes de tout ordre, l’écriture du romancier nègre se présente comme un véritable flot verbal qui, à la première lecture, peut parfois donner une impression apparente de désordre. C’est le cas, dans le roman L’état honteux. Ce qui est avant tout mis en valeur dans ces récits de romanciers nègres, c’est le langage, les discours, les énoncés divers. Le narrateur soliloque, fait parler, interroge, interpelle, dit. La phrase peut se limiter à un mot, à un fragment de syntagme d’où l’on peut entrevoir la voix et le débit haché d’une écriture automatique : « Et ça continuera. Une atmosphère irrespirable. La querelle, la colère, le ménage mélangé. Des injures aujourd’hui, des baffes demain : impossible de tenir, comme sur une bande de magnas ». Et dans La vie et demie : « A trois heures du matin, il quitta son lit au nom du Père et du Fils… et alla dans le jardin. La lune. La fraîcheur. Les ombres. Les parfums. Le monde entier. Tout était plein de cette fille et sa passion se réveilla comme une bête sauvage qui se mit à écrouler son intérieur ».

Dans cette recherche du style oral, l’écrivain paraît aussi comme un discoureur qui mêle à la fois le style direct et le style indirect libre, multiplie les phrases courtes et longues, procède par juxtaposition de paroles et de propositions. C’est son éloquence qu’il veut partager : sa maîtrise des formes langagières :

« A ce moment, la foule avait cru revoir Martial bousculant le guide jusqu’au bas du podium et prendre sa place. Elle attendit qu’il parlât, mais Martial n’en fit rien. Le désordre fut tel que les policiers durent ouvrir le feu sur la multitude changée en ouragan d’injures, de cris, de vociférations, de ’’merde’’, de  ’’je suis touché’’ ou les éclairs de sang précédaient les tonnerres des ’’bande de cons’’, des ’’bâtards des bâtards’’, ’’vous ne m’avez pas tué’’. Il eu l’averse des appels en boulets de noms lancés jusqu’au ciel. Des banderoles apparurent dans la marée des corps fuyants, au milieu de grands nuages de têtes entières fracassées. On lisait : ’’Vive Martial ! – A bas les voleurs de bétail – Nos vies s’appellent liberté’’. Mais personne ne lisait plus, tout le monde fuyait, les vivants, les morts, les près-de-mourir, les va-pas-s’en-tirer, les entiers, les moitiés, les membres, les morceaux que la rafale continuait à poursuivre. Des régions humaines fuyantes criaient ’’vive Martial’’ et leur marée était inhumaine ».

Ce passage de La vie et demie est un exemple de flot verbal qui caractérise l’écriture de Sony Labou Tansi. L’auteur, pour donner vie et mouvement à son écriture, use de l’exagération et de l’accumulation. Nous avons un débordement de paroles ponctué par le style direct qui rapporte les propos de « la multitude », « des régions humaines fuyantes » : « bâtards des bâtards », « bande de cons », « merde ». Ce sont là les interjections des personnages ; à cela l’auteur ajoute des propositions incises qui donnent à la fois du rythme et du mouvement à la phrase (« mais personne ne lisait plus, tout le monde fuyait » ; « on lisait : vive Martial a bas les voleurs de bétails. Nos vies s’appellent liberté »). La phrase est constituée de morceaux de discours, des mots, des substantifs qui marquent et modulent la gradation de l’idée ou de la scène présentée : « tout le monde fuyait, les vivants, les morts, les près-de-mourir, les va-pas-s’en-tirer, les entiers, les moitiés… ». En choisissant de privilégier dans leur écriture le style oral, les auteurs négro-africains (notamment Kourouma et Sony Labou Tansi) emploient abondamment le style direct, celui du report des discours des personnages, à telle enseigne que cette restitution du langage parlé devient un automatisme de leur part.

[…] L’écrivain africain, en simulant l’oral dans l’écrit, laisse libre cours à sa pensée et à son expression ; son besoin d’écrire le langage parlé est comme « une volonté plus ou moins bien exprimée d’en dire plus, de grossir, de gonfler, d’ajouter […] de surcharger, de renchérir […] de singulariser [ses discours] » (H. Vidal Sephiha, « Introduction à l’étude de l’intensif », in langage n°18, 1970, p. 112).Cette attitude rappelle bien celle des conteurs en milieu traditionnel qui use toujours d’une parole emphatique pour séduire leur auditoire. Le langage parlé est aussi présent dans l’usage du vocabulaire populaire avec les mots familiers ou vulgaires, mais surtout avec l’emploi du lexique argotique. Nous pouvons d’ores et déjà remarquer à la suite de Pierre Guiraud, auteur des livres Le français populaire et L’argot, qu’il est difficile de circonscrire ces deux types de langage qui s’interpénètrent et interfèrent souvent. Ces deux langages sont si libres que nul ne peut en définir les normes avec exactitude. Le langage populaire, Selon Pierre Guiraud, se reconnaît par l’emploi d’un vocabulaire pittoresque généralement exprimé de manière emphatique. Les figures de discours souvent utilisées sont l’hyperbole, la redondance, la tautologie et le pléonasme : « les choses sont très grandes ou très petites, très bonnes ou très mauvaises, l’affirmation, la négation, l’ordre s’expriment très emphatiquement » (Pierre Guiraud, Le français populaire). Dans cette langue populaire, il y a aussi de nombreux diminutifs, qualificatifs ou des augmentations dont les suffixes sont en : « et », « aille », « ille », « ouille », « oche », « asse »… L’argot, à l’origine désigné comme le langage du milieu (des truands) « est une branche du langage populaire » ; c’est un des aspects de ce grand ensemble qui accepte la fantaisie et la création. Mais l’argot est aussi une langue particulière ; elle « est spéciale et pourvue d’un vocabulaire parasite qu’emploient les membres d’un groupe ou d’une catégorie sociale avec la préoccupation de se distinguer de la masse des sujets parlants ». Quelle que soit la particularité de ce langage, nous pouvons affirmer que c’est une forme de « distance populaire » qui est courante dans le langage parlé. En définitive, nous constatons que l’oralisation de l’écriture se caractérise par une hétérogénéité de l’emploi du langage et du vocabulaire : les mots populaires, argotiques, usuels et vulgaires se côtoient. Le langage parlé et populaire tolère et admet une syntaxe relâchée.

[…] L’oralisation de l’écriture passe enfin par les dialogues. Il s’agit, pour les écrivains africains, de rapporter une langue dictée sur ce que l’on entend ou sur ce que l’on peut saisir au vol dans les villages ou les quartiers de Brazzaville, Abidjan ou dans n’importe quelle autre ville africaine (emploi du petit nègre, du dialecte, du français régional). Le dialogue constitue dans certains romans africains (c’est le cas dans Le Pleurer rire ou dans les romans de Diabaté et de Ferdinand Oyono) le tissu et la forme privilégiée des récits. C’est à travers le dialogue que l’écrivain africain dévoile l’élocution des personnages, leur manière de s’exprimer oralement, d’articuler, d’enchaîner des phrases, d’argumenter dans leur langue maternelle ou dans un tout autre idiome. C’est aussi par les dialogues que se nouent et se dénouent les intrigues, se font les palabres (c’est le cas dans Sous l’orage de Seydou Badian) ; c’est aussi par le dialogue que l’oralité prend des allures théâtrales, comiques ou dramatiques (comme dans les œuvres de la trilogie de Kouta, dans Le Pleurer rire ou chez Oyono). Albert Henri affirme que le dialogue est « un organe essentiel du roman ou plus exactement une structure formelle à laquelle, selon toute probabilité, doit être liée intimement certaines exigences de style et, par conséquent de langue ».

[…]Notre sujet nécessitait que nous tenions compte, d’une part, de l’ancrage culturel des œuvres et, d’autre part, de la situation linguistique vécue par le romancier africain. C’est ce double aspect qui a motivé d’ailleurs l’orientation et l’articulation de notre travail. En analysant le lieu de la culture, notre projet consistait à mieux saisir le passage de l’oralité à l’écriture, l’influence que peut subir l’écriture au contact de cette oralité. Ce passage ne se réduit pas à un pur et simple problème de transcription ou de transposition d’une langue orale à une langue écrite ; il va au-delà de celui, car il englobe la vision générale de l’œuvre, l’idée de la littérature en Afrique noire francophone et le problème de la communication littéraire.

L’oralité traditionnelle se présente comme un référent essentiel qui établit une sorte de lien entre l’auteur, la société et son peuple. C’est son lieu d’enracinement : son premier langage. Elle est forme de civilisation, forme d’expression littéraire et forme de langage.

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