2. Oralité, paroles et rites initiatiques   

                    ottoghe2.jpg      

« La parole est tout./ Elle coupe, écorche./Elle modèle, module./Elle perturbe, rend fou./Elle guérit ou tue net. »

Poème du chantre malien Komo Dibi, cité par Leopold Sédar Senghor, La parole chez Paul Claudel et chez les Négro-Africains, N.E.A, Dakar, 1973, p. 36.

 

A. De l’oralité

Le concept de l’oralité englobe, dans notre esprit, tous les modes de communication et toutes les pratiques culturelles des sociétés de tradition orale qui usent en priorité de la parole comme fondement de civilisation. La parole est prise comme un besoin et une nécessité sociale. L’oralité lui attribue sa force et sa vitalité. C’est la société qui confère à l’oralité son cachet et ses particularités : les membres y adhèrent et participent aux manifestations culturelles du groupe. C’est l’élément fondamental de l’oralité qui permet aux peuples de ces sociétés de préserver leurs identités culturelles. L’oralité est le creuset essentiel de ce patrimoine : sa mémoire, son savoir, son histoire, sa conception du monde et de la vie. [L’oralité est un phénomène culturel]. Nous entendons par phénomène culturel, toute expression artistique, littéraire, religieuse et sociale qui émane de la parole, les modalités de la communication étant les signes, les lieux et les moments de la profération de cette parole.

 B. Paroles et rites initiatique : description, significations et buts

Les rites sont […] des manifestations culturelles essentielles qui permettent la réalisation complète de l’homme. Par l’initiation, l’homme traditionnel participe à la connaissance de l’univers et de la société dans laquelle il vit. Le ritte initiatique consiste en un passage symbolique de la mort vers la vie ; en d’autres termes, de l’ignorance vers la connaissance. Que nous dit l’ethnologue Zahan ? Il affirme que l’initiation est « la transformation totale de la personnalité qui se réalise au cours d’initiation totale de la personnalité qui se réalise au cours d’initiations marquées principalement par la mort du « vieil homme » et la résurrection d’un être nouveau. C’est en cela que consiste, à proprement parler le passage de l’homme à la connaissance ». Deux idées sont inséparables dans les principes de l’initiation : la réalisation de l’homme traditionnel africain et la connaissance. L’homme traditionnel doit connaître, comprende et vivre en symbiose avec le cosmos. C’est par un enseignement symbolique et pratique que l’initié acquiert l’affermissement de sa personnalité : on lui apprend la patience, la persévérance, la discrétion etc. D’autres enseignements portent sur la connaissance relative à la structure du monde, à l’histoire de la tribu et au rôle social que l’individu doit jouer.             

Décrivant le rite initiatique chez les Foulbé (d’Afrique de l’Ouest), Zahan souligne que le passage à la connaissance se présente comme un enseignement progressif de la structure des éléments de l’espace et du temps dont l’essence doit pénétrer le postulant. Il participe à une succession d’épreuves, symboles de la lutte qu’il doit entreprendre sur lui-même avec l’aide de Dieu pour progresser. « Le postulant doit pénétrer successivement dans douze « clairières » qui symbolisent, sur un premier plan, l’année et ses douze mois, sur un autre plan son déplacement sur un terrain où il rencontre, en passant d’une clairière à l’autre, les personnalités mythiques qui doivent l’enseigner. De plus, il est mis en contact avec des animaux sauvages qui sont les symboles des forces […]. Franchir l’entrée de la première clairière consiste, pour le postulant, à passer du monde désordonner des hommes, de la « cité perturbée » qu est sa demeure, à la brousse, « cité de Dieu » et au monde organisé du pastorat […]. Comme nous l’avons mentionné, le cheminement vers la connaissance est marqué par l’affranchissement des épreuves. Le candidat doit faire montre de perspicacité pour comprendre la symbolique de la démarche initiatique. Le symbole rituel est avant tout signification : signification sociale en tant qu’il désigne la fonction et le rôle de l’individu dans la hiérarchie sociale ; signification spirituelle car le symbole doit rapprocher l’homme de la parole créatrice : Dieu. C’est ce qui apparaît dans le rite [bwiti] gabonais à travers la symbolique des objets liturgiques. « Les instruments sacrés de musiques de musique sont porteurs de symboles sonores ; ils doivent maintenir l’acte primordial de création et la présence du temps mythique. Le son du  [mugongo] (arc musical), par exemple, est le symbole de la parole du verbe et évoque la volonté de créer et le début de la création. C’est pourquoi celui qui joue cet instrument fait passer la liane par sa bouche et formule, de temps à autre, des paroles qui sont des réminiscences des paroles du verbe […] ». La symbolique des objet rituels a ici une signification que ne connaît pas les néophyte : le [mungogo] (arc musical) symbolise le principe masculin, le « n’gombi » [cithare] est la récréation du verbe créateur.

                                                pinch21.jpg               

La parole initiatique est, non seulement objet, mais aussi sons et gestes à interpréter et à décoder afin d’acquérir la connaissance. Au-delà de cette connaissance imagée, il y a aussi des enseignements de l’histoire de la communauté à travers des récits mythiques qui révèlent des événements ayant eu lieu dans le passé. Dans la parole rituelle, le jeune initié apprend l’histoire de la tribu. Il s’agit de comprendre l’histoire et son déroulement afin de connaître les différentes étapes de la vie de son peuple. Dans le rite [bwiti] du Gabon, la connaissance de l’histoire est comprise dans un long texte : « le bokudu ». C’est l’histoire orale des Mitsogho depuis l’apparition de l’homme, de l’organisation de l’univers jusqu’aux événements les plus récents qui sont situés tantôt sur le plan mythique, tantôt sur le plan réel. « Bokudu » c’est donc l’histoire générale du monde et des hommes en société. Elle est détenue par les anciens, les vieux sages Mitsogho (peuple du Gabon pratiquant le rite [bwiti] », les juges qui ne les divulguent jamais aux non initiés. Cette histoire se transmet avant la mort du juge, de l’oncle maternel au plus âgé de ses neveux. « Bokudu » fait l’objet d’un interdit qu’on ne doit pas rompre.

                     bwitifiredance.jpg

Cet exemple du rite gabonais [bwiti] éclaire, d’une manière générale, le caractère sacré de la parole et son mode de transmission. Ce sont les anciens qui détiennent le secret – l’histoire de la tribu - ; la parole primordiale régissant le monde et les choses. Il s’agit de protéger, pour les anciens, le savoir qui se divise dans la communauté tsogho de la manière suivante : « la genèse de l’homme, le peuplement de la terre avec la séparation des races et enfin l’histoire de la société ghetsogo ». Il y a donc, à travers ces rites, une connaissance du milieu social. Le nouvel initié entre dans le « Monde » du savoir en subissant des épreuves initiatiques. Il doit accéder à une nouvelle naissance afin de devenir et se sentir un homme complet qui connaît : un initié. Cette symbolique de la connaissance ou de la résurrection est le trait dominant du passage initiatique. Swiderski Stanislaw rapporte dans son livre le texte fondamental de la liturgie « bwiti » qui est le credo de tout initié. Le texte est une incantation en forme de dialogue qui met en scène le père (ancien initié) et le fils postulant à l’initiation.

Le père : La naissance de ton enfant (est terminée). L’enfant travaille maintenant pour lui-même. J’ai fini avec toi ! Maintenant commence toi- même ta vie ! Ça va ! L’enfant commence maintenant (à marcher) dans sa vie. Il a commencé par la naissance et va comprendre les souffrances de l’accouchement. L’enfant est né ! (Félicitations !). Va-t-en en route (avec la bénédiction) ! Commence à travailler ! Tu vas vivre pour toujours, je te bénis jusqu’à ta mort ! Tu feras toujours du bien dans ta vie, jusqu’à la vie chez Dieu !

 L’enfant : Je commence à gagner les choses dans ma vie. Je suis homme maintenant. Je suis fort ! L’esprit et la pensée sont dans mon corps. C’est l’esprit qui me donne toute la force. Que la force vienne à moi, que tout homme sache que je suis quelqu’un !

Le père : Voici l’homme fort ! Toute la famille ! Toi, mon petit, tu commences maintenant de faire des bêtises (mossingi tsotso). Il fait beaucoup dans sa vie ! Ici, sur terre, nous avons aussi la famille en abondance. Il devient un [bwiti], un homme formé et fort (pour s’occuper des femmes). Réalise, réalise une nouvelle vie, engendre !

Dans ce poème en forme de conversation qui s’établit entre le père et le fils, nous pouvons retenir que le processus de l’initiation c’est d’abord la vie. Le fils, nouvel initié, quitte la sphère maternelle pour devenir homme. Il entre dans le cercle des adultes. Il y a donc une nécessité d’intégrer l’individu dans la communauté en reconnaissant ses droits. Le père par extension est le représentant des sages dans la communauté. La parole initiatique apprend au nouvel initié à respecter un ordre social, une échelle de valeurs, un univers organisé dans lequel chaque être occupe et joue un rôle par rapport à l’histoire de la communauté, à l’âge et à la pratique de la parole. Cette parole initiatique lui révèle l’importance du savoir acquis et légué. On inculque au nouveau postulant à l’initiation [au banzi], la nécessité d’entretenir son nouveau savoir. Sa connaissance doit être intérieure, parce que secrète ; il doit faire montre de retenue et de discrétion. N’y a-t-il pas risque de bloquer, par cette attitude le processus de la transmission de la connaissance ? Comment expliquer ce secret de la connaissance imposé au cours de l’initiation ?

 

                           monsard2.jpg

 

 

 

 

Consulter aussi

Textes critiques sur la littérature gabonaise

1. Le roman gabonais des origines à nos jours – Jean Léonard Nguéma Ondo roman_gabon…