pierremonsardsiegu.jpg

 1. LE PROJET DE RECHERCHE 

L’héritage de l’écriture et des littératures écrites a transformé les rapports que pouvaient entretenir le créateur africain avec son peuple. Le choix de la langue reste l’un des problèmes essentiels dans la création littéraire en Afrique noire. Nous essayons de cerner, dans ce travail, la corrélation des quatre éléments suivants : langues, littératures écrite, culture traditionnelle et sujet écrivant. Comment les écrivains transmettent et expriment le dire africain dans leur texte narratif ? Il nous ait apparu nécessaire et important d’étudier et de dévoiler les méthodes et les techniques langagières utilisées dans le roman africain afin de saisir les problèmes pouvant se rattacher à un certain esthétisme littéraire.

L’oralité ne nous intéresse ici que dans la perspective de son ingérence dans l’écriture. En quoi se distingue-t-elle de l’écriture comme marque culturelle, manifestation littéraire et esthétique du langage non écrit et quels sont les profits qu’elle peut constituer ou promettre à l’écriture ?

La plupart des analyses et des travaux consacrés à l’étude de la littérature africaine insistent sur la place qu’occupent dans les lettres africaines les survivances ou les signes de l’oralité. C’est un sujet qui est placé au centre du débat qui porte sur la littérature africaine actuelle (écrite en français). Le concept de l’oralité (attitude culturelle et pratique littéraire) interroge avec acuité toute tentative de recherche sur les productions africaines. Les sciences humaines, notamment les études ethnologiques ont recensé et vulgarisé certaines notions et certains concepts tels que « l’oralité », « les traditions orales », la force de la parole proférée ». Ce discours ethnologique sur l’Afrique n’a pas manqué de susciter des mises au point, des discussions, des interrogations sur les significations précises ou approximatives de ces termes souvent utilisés à divers niveaux et de différentes manières. Les intellectuels africains (d’une manière générale) s’attachent à dénoncer le statut et l’orientation idéologique d’une certaine ethnologie en Afrique noire. Les critiques littéraires (occidentaux et africains) interrogent le devenir de cette manifestation culturelle de l’oralité (acte social et pratique littéraire) dans la perspective actuelle des œuvres littéraires négro-africaines. Ce débat (critique de l’ethnologie occidentale et réflexion sur l’utilisation des pratiques littéraires de l’oralité africaine traditionnelle) s’inscrit dans le cadre général d’une recherche qui porte à la fois sur l’identité nègre et sur la spécificité d’une littérature africaine. On limite le débat à quelques questions. Partant de l’oralité africaine (les manifestations de vie, le fait culturel, la pratique littéraire), on cherche tout d’abord à établir où à rétablir l’identité nègre. Ce débat ou mieux cette attitude intellectuelle qui a été au centre de l’activité littéraire des tenants de la négritude -jugée caduque par certains- reste encore d’actualité. Les questions qui reviennent à ce sujet sont les suivantes : comment percevoir cette identité et où se situe-t-elle ? Au regard de ces deux questions, le chercheur, le critique littéraire, le sociologue, l’ethnologue, l’historien, l’écrivain africain…. orientent leur recherche sur les fondements, les bases de la spécificités nègre et élaborent un discours théorique et prospectif sur les productions de l’esprit en Afrique noire.

[Levons une équivoque] il ne s’agit pas pour nous de démontrer ou de laisser supposer dans cette étude qu’une littérature africaine n’est « authentique » que lorsqu’elle est orale ou présente les marques de l’oralité. Nous cherchons à révéler et à cerner ce qui peut constituer « l’originalité » – (dans le sens de neuf, nouveau, inédit ou de singulier) – de cette littérature. L’influence de l’oralité africaine traditionnelle sur les œuvres africaines produites en français  est, en effet, un des éléments – parmi tant d’autres – qui peut permette cette originalité.

Nous inscrivons d’emblée notre étude dans le cadre de la pratique de l’écriture en Afrique noire en essayant de voir comment s’effectue le travail de l’écrivain à partir de la pluralité des textes, des formes d’expressions et des langages qui s’offrent à lui dans son environnement passé, lointain et immédiat. Le professeur Bernard Mouralis, dans sa thèse d’état et dans de nombreux articles démontre et souligne que le chercheur en littérature africaine doit considérer qu’il existe en Afrique noire « une pluralité de pratiques littéraires […] l’écrivain entend parler de l’Afrique et pour l’Afrique, mais qu’elles que soient par ailleurs l’acuité et la richesse de son expérience individuelle, le rapport existant entre lui-même et la réalité qu’il souhaite dévoiler n’est jamais immédiat. Entre le locuteur et le réel se déploie […] l’ensemble des textes qui ont été produits en Afrique […] ; il continue plus loin en faisant un inventaire des textes qui « peuvent constituer l’horizon littéraire des textes du négro africain […] le champ de ses possibilités d’expressions ». Le professeur Bernard Mouralis trouve deux grands ensembles de textes. Les textes d’origine européenne parmi lesquels il classe « la littérature exotique (exotisme proprement dit, littérature négrophile, littérature anticolonialiste) et la littérature coloniale, puis nous avons ’’les textes d’origine africaine’’ (littérature orale, littérature écrite et éditée dans les langues africaines [...] littérature populaire, littérature des mouvements politico-religieux…. »

A travers cette pluralité des textes, nous retenons pour notre étude la prépondérance de l’oralité africaine traditionnelle.

Dans un article intitulé « la littérature africaine et son public », Roger Mercier fait la remarque suivante : « le point primordial à ne pas oublier quand on est appelé à apprécier la littérature négro-africaine est que, sinon dans sa réalisation du moins dans ses sources, elle est une ’’ littérature orale’’. Quelles qu’aient été ses études ultérieures pendant son adolescence et sa jeunesse, tout écrivain a été marqué d’abord, à l’âge où la personnalité commence à se former, par les récits entendus à la veillées, dans sa famille ou sur la place du village de la bouche des vieillards dépositaires des mythes, des légendes et de la sagesse des ancêtres ». D’aucuns pourraient penser que R. Mercier veut signifier par cette affirmation qu’il n’y a que l’influence de la littérature orale qui est importante et valable. Ce serait faire un faux procès à cet éminent chercheur de la littérature africaine. Par cette déclaration, il a tenu simplement à rappeler la place primordiale qu’occupe cette dernière dans la formation et la vie du futur écrivain noir. L’éducation et la formation de ces écrivains, leur situation sociolinguistique est, comme de nombreuses études l’ont prouvé, en porte-à-faux avec deux cultures, deux langues : la vie au village avec la langue maternelle et la culture de l’oralité et celle de ville avec la scolarisation, le mélange de langues et ce que Bernard Mouralis désigne par ’’culture coloniale’’.

Le rapport des écrivains africains avec l’oralité traditionnelle nous amène à considérer et à révéler […] l’ambiguïté du travail de l’écrivain africain, le rapport au contexte dans lequel il inscrit son travail, la langue qui lui permet de livrer son imaginaire et son message. Autrement dit, [l’étude] de la forme, des modalités langagières et du discours narratif dans la production romanesque d’Afrique noire d’expression (d’écriture) française. L’objet de cet ouvrage sera principalement centré sur cet élément. En effet, certains critiques de la littérature africaine pensent qu’il est temps d’étudier l’écriture africaine et le discours narratif dans la production africaine. Les études sur le contenu des œuvres ont tendance à s’écarter du fait littéraire pour s’appesantir sur l’étude des thèmes. Il est temps que l’on réfléchisse à la situation qui s’inscrit dans la diglossie comme cadre sociolinguistique et dans le biculturalisme comme lieu de contact et carrefour de plusieurs traditions littéraires. C’est ce point de vue que semble évoquer Mateso Locha […]. La critique littéraire africaine et occidentale redécouvre de nouvelles propriétés du langage et de la littérature […]. Cette révolution consiste en la manifestation d’un intérêt pour « les formes » par opposition aux « contenus ». On découvre ainsi que certaines formes ne peuvent s’expliquer qu’en se référant à la tradition orale […]. Il y a dans cette nouvelle critique africaine un retour phénoménal au « langage », au texte redéfini comme l’objet de la science littéraire. […] Comment comprendre et situer l’influence de l’oralité sur les écrivains et dans leur travail ? Il est opportun, dans ce type de recherche, qu’on interroge un moment les prises de position des écrivains. Peut-être pourrions-nous mieux éclaircir le sens qu’ils donnent à leur travail et comment ils l’abordent : quels sont les rapports qu’ils ont entretenus ou continue d’entretenir avec l’oralité traditionnelle, tiennent-ils compte dans leur travail d’écrivain de l’esthétique traditionnelle ? Toutes ces questions ne peuvent avoir des réponses valables que si on examine [attentivement] la genèse des productions littéraires, les déclarations des auteurs qui situent mieux le lieu et le sens de leur démarche.

Pierre Monsard, Les aspects de l’oralité africaine traditionnelle et son influence sur la littérature écrite actuelle, thèse doctorat (littérature française et comparée), sous la direction de Monsieur Jean Decottignies, Mars 1986.

[Décédé le 28 novembre 2005, Monsard Siegu fut, l’inventeur d’un nouveau genre très apprécié par le monde littéraire gabonais, « les gaboniaiseries, que l’on définit comme la possibilité de « dire la bêtise gabonaise » et de « tourner en dérision tout ce qui existe et auquel on accorde une certaine importance ».

  Outre les « gaboniaiseries » Monssard Siegu est l’initiateur de ce qu’on reconnaît aujourdíhui au Gabon comme le « monsardisme », autrement dit « la simplicité littéraire dans sa version extrême exprimée dans l’humour et l’ironie » Eric Ulrich M’badibuck ]  

Consulter aussi

Résistance contre l’implantation coloniale entre 1905 et 1920 au Gabon

II s’agit de placer tout autour des monts du Chaillu un cordon de postes avec des ef…