D’année en année, avec des techniques narratives expérimentales et sous des formes rassurantes d’une part, d’autre part sans les commentaires et les constructions annexes dont sont communément entourées ses homologues d’autres régions, la littérature gabonaise continue d’occuper au sein du corpus des œuvres africaines subsahariennes une place de plus en plus significative. Parmi ses voix les plus représentatives (Douna Depenaud, Paul Vincent Pounah, Jean-Baptiste Abessolo ou Georges Rawiri), retentit dès 1975 celle de Pierre-Edgar Moundjégou qui, avec Le Crépuscule des silences, fait entendre dans les premières décennies des indépendances le timbre particulier de son pays.

Dire le quotidien 

Ce premier recueil de poésie est suivi en 1987 d’Ainsi parlaient les anciens. On est sensible dans ces deux volumes à une influence diffuse de la poésie de la négritude, laquelle demeure vivace dans d’autres poèmes gabonais comme ceux écrits par Okoumba Nkoghé (Rhône-Ogooué en 1980), Quentin Ben Mougaryas (Voyage au cœur  de la plèbe en 1986), Eric Joël Békalé (Le Chant de ma mère en 1993, Cris et passions en 1996), Dyatelm Nding (Le Poème de la vallée : interlude, chant d’ombre 1995), Arthur Benga Ndjeme (Abécédaire, 1997), ou encore Ferdinand Allogho-Oké (Vitriol bantu, 2001). Poésie généralement de la contingence, qu’elle soit par ailleurs le fait de Diata Duma ou de Joseph Bill Mamboungou, celle du Gabon traite de la condition de l’homme « en situation », avec, chez Jean Divassa Nyama par exemple, une imagerie saisie au cœur du réel le plus familier, révélant quelque chose de rustique et une évidente prédilection pour l’école du village, la fontaine publique, le maïs qui germe ou les ustensiles de cuisine, avec un regard qui capte au ralenti la succession de simples gestes. Dès lors, tout, jusqu’aux dimensions réduites des poèmes fait songer à un miniaturiste discret.

Si l’on envisage le théâtre, il est illustré entre autres par Vincent de Paul Nyonda (
La Mort de Guykafi, 1981), Laurent Owondo (
La Fille du gouverneur, 1990) et Ludovic Obiang (Péronnelle, 2001) aux côtés desquels seraient encore à citer de multiples créateurs à qui l’édition ou les réseaux de promotion de ce genre littéraire n’ont pas encore permis de se révéler au grand public.

Quant à la nouvelle, elle aussi principalement représentée par Ludovic Obiang (L’Enfant des masques, 1999) et Eric Joël Békalé (Au pays de Mbandong, 2001), elle partage avec le théâtre un dynamisme incontestable, et pour les mêmes raisons liées aux moyens de diffusion, connaît une existence éparse, distribuée qu’elle est dans de nombreuses revues africaines ou européennes, ce qui en rend l’étude globale plus exigeante. Puis vient le roman qui, à partir du court récit de Robert Zotoumba en 1971, L’Histoire d’un enfant retrouvé (59 pages), a connu un développement vigoureux chez des auteurs aussi distincts que Ntyugwetondo Rawiri (Elonga, 1980 ; G’amérikano, 1983 ; Fureurs et cris de femmes, 1989) qui, outre le statut de la femme, thématise des pratiques superstitieuses et la sorcellerie, ou Séraphin Ndaot (Le Procès d’un prix Nobel, 1983) dont l’inspiration première vise à la démystification des icônes inhérentes à l’histoire coloniale. Et Okoumba Nkoghé d’opposer (dans
La Mouche et la glu en 1994) Nyota, une fille instruite, à son père N’Gombi, entêté et cupide, déterminé à la marier à un homme riche qu’elle n’aime pas. Déjà en 1985, Laurent Owondo, avec Au bout du silence, proposait un portrait de femme rebelle : Nindia, qui après la mort de Rédiwa, l’aïeul symbolisant l’ordre patriarcal, émigrait en ville au grand dam de Kota, son époux : « Il y avait même dans la manière dont elle nouait maintenant son foulard, une extravagance que plus d’une personne trouva indigne d’une femme faite épouse ». La même année, Ferdinand Allogho-Oké publiait Biboubouah, mot du vocabulaire populaire servant de titre à ces chroniques équatoriales grâce auxquelles l’auteur promène son lecteur à travers le pays fang. Otembé Junior cherchera en 1990, avec
La Fin d’un mythe, a donné le change en plaçant son roman dans un décor épique où s’opposent l’Empire d’Occident au pays mythique d’Azanie. Tout aussi allégorique sera le texte de Moussirou Mouyama, Parole de vivant, publié en 1992 et où il faut apprendre à  « regarder le ciel » pour sauver le « Pays-des-deux-fleuves ». La parabole ne présente plus aucun mystère dans Le Bourbier de Nguimbi Bissiélou (en 1993) qui par l’image de cette camionnette enlisée dans la fange d’une route mal entretenue, brocarde les responsables politiques aux discours si enthousiastes quant à la modernité du pays en question. C’est à la même inspiration du roman social qu’appartient Un seul tournant MakÙsu de Justine Mintsa, paru en 1994, ce texte étant un roman à clé où est à peine grimé le visage du mari de la romancière : l’homme qui a bâti une université. Avec l’Histoire d’Awu (2000), l’auteur s’engage dans l’écriture de la condition féminine. En fait, dans la décennie 1992-2002, le roman confortera son élan picaresque avec le carnet de route d’un lycéen, Les Matitis d’Hubert Freddy Ndong-Mbeng, où, photographiant les plaies des bidonvilles, le narrateur alerte les autorités politiques de l’existence, préjudiciable à l’équilibre social local, de bas-fonds où grouillent, cabossés par la vie, d’inquiétants laissés-pour-compte du modernisme.

Citons encore de cette période Georges Bouchard (Le Jeune officier, 1999), Janis Otsiémi (Tous les chemins mènent à l’Autre, 2000), Chantal Magalie Mbazoo-Kassa (Sidonie, 2001), Jean Diwassa Nyama (
La Vocation de Dignité, 1997 ; Le Bruit de l’héritage, 2002), Jean-Mathieu Angoué-Ondo (Résidence Karabonella, 2000), JosephcBill Mamboungou (Le Destin d’un guerrier, 2002) ou Bessora (Les Taches d’encre, 2002). La préoccupation sociale, politique ou religieuse n’est jamais éloignée des thématiques majeures de ce corpus. Il suffit à cet effet d’écouter s’exprimer les héros d’Armel Nguimbi Bissiélou lorsqu’ils stigmatisent, dans Le Bourbier (1993), les conduites xénophobes, l’arrivisme matérialiste et l’incurie sociale, responsables selon l’auteur de l’ « enlisement » dans la crise des valeurs culturelles.

L’idéal et le réel 

Cette imbrication du romanesque dans le social a autorisé le chercheur Didier Taba Odounga à intituler sa thèse soutenue à
la Sorbonne en 2003 : La représentation des conflits sociaux dans le roman gabonais, des origines à nos jours, un travail analytique traitant du roman comme d’un prisme par lequel les auteurs s’attèlent à « la mise en discours littéraire de l’histoire sociopolitique du Gabon ». Toutefois, au-delà de la veine dénonciatrice et du réalisme satirique attentif au côté baroque de la vie saisie au quotidien, il convient de remarquer chez des auteurs comme Moussirou Mouyama (Parole de vivant, 1992), Georges Bouchard (Le Jeune officier, 1999), Janis Otsiémi (Tous les chemins mènent à l’Autre, 2002) ou Bessora (53 cm, 1999 ; Les Taches d’encre, 2000 ; Deux bébés et l’addition, 2002) une tendance de l’écriture à s’émanciper de sa tonalité picaresque ou strictement sociologique (à la manière de G’amérikano où Ntyugwetondo Rawiri dépeint le monde interlope d’Igewa et fait dire à son héroïne Toula : « Je suis plus malheureuse que lorsque je ne possédais et ne connaissais rien », pour témoigner de tentatives esthétiques et philosophiques correspondant à l’émergence d’une littérature qui, si elle est parfois « matinée de miel et de fiel », sait aussi entremêler chants, poésie et narration, afin de dire la solitude de l’être : « Je suis seul… Seul contre tous. Seul contre rien » écrit Janis Otsiémi dans Tous les chemins mènent à l’Autre, premier roman de l’auteur. Ici, loin de la chronique sociale attristée comme peut être défini Bourrasque sur Mitzic de Ferdinand Allogho-OkÈ (1985), on assiste à la mise en scène d’un « je » procédant à une introspection sans ménagement.

On peut encore noter que la plupart des textes qui viennent d’être cités gravitent autour d’images féminines dégradées au sein d’une société minée par des croyances et pratiques ancestrales. Si on oublie les doctrines formelles ou nationales et qu’on se met en face des œuvres elles-mêmes : elles exercent sur nous la même action puissante que les textes classiques de littérature francophone subsaharienne (Une si longue lettre de Mariama B, Tu t’appelleras Tanga de Calixthe Beyala par exemple), lesquels expriment l’insatisfaction devant le monde et renvoient à l’espoir ou au pressentiment d’une autre vie.

Dans ce contexte, les femmes écrivains du Gabon livrent des messages dictés par une profonde expérience humaine, et leurs œuvres, à facture parfois autobiographique (Un seul tournant MakÙsu de Justine Mintsa), prennent place parmi celles du refus des croyances rétrogrades : chez Ntyugwetondo Rawiri comme dans les textes d’Emilie Koumba ou ceux de Justine Mintsa, précédés dans leur aspiration à des lendemains meilleurs par la poésie réaliste de Josette Lima ou le théâtre didactique de Joséphine Kama Bongo. Leur littérature est un regard avant d’être une sensibilité. Elles-mêmes auraient pu être peintres ou sculptrices. Elles sont faites pour voir, pour toucher le pays réel, pour soupeser dans leurs mains toutes les entraves à l’avènement du pays rêvé : les mille formes de l’oppression et du mensonge social. Chantal Magalie Mbazoo a consacré à ce courant littéraire une étude de quatre cents pages intitulée
La Femme et ses images dans le roman gabonais (Université de Cergy-Pontoise, 1999).

Un univers à révéler  Ce qui est captivant dans ces textes, parfois de passion et de révolte, ce ne sont pas – dans le roman en particulier – des intrigues époustouflantes, ce ne sont pas les comparses, presque indiscernables les uns des autres, simples supports de messages qui les dépassent et les assemblent, ce n’est pas non plus le style, généralement neutre jusqu’à l’effacement. Ce qui constitue l’attrait de cette littérature c’est qu’elle a un univers à révéler, un univers qu’elle traduit par la fiction à l’aide d’un certain nombre de prototypes inoubliables : M’poyo de
La Mouche et la glu (Okoumba Nkoghé), espèce particulière de bourgeois se complaisant dans la manipulation et l’intimidation des moins nantis que lui. Dans le même texte, N’gombi, père de Nyota, vénal et sans scrupules. Et Amando, qui remplit idéalement la fonction du bouc émissaire. Mboumba dans Elonga (Rawiri), matérialiste forcené, ambitieux et fourbe, y compris vis-à-vis de son neveu Igowo, qui pourtant ne lui veut que du bien. Igowo qui incarne la silhouette du métis obstiné à entretenir avec l’Afrique un rapport d’adoration. Anka d’Au bout du silence (Laurent Owondo), revêtu de tous les atours seyant à un gardien des traditions, et Ombre, l’épouse inespérée qui vient le rejoindre, à la clôture du texte, en bord de mer. Mulélé dans Adia (Okoumba Nkoghé), personnage violent, surtout vis-à-vis de sa femme Saïlé, est un marxiste superficiel, en porte-à-faux avec l’ensemble de son environnement social qui par ailleurs n’a que mépris pour lui car il a tout raté dans sa vie : examens, amitiés, relations familiales, carrière. Ailleurs, le couple que forment Oyono et Ndong dans Un seul tournant MakÙsu de Justine Mintsa, illustre l’entente conjugale sans que la fable n’occulte les vicissitudes de l’existence matrimoniale. Awu, dont les difficultés sont contées aussi par Justine Mintsa (Histoire d’Awu), exprime la souffrance de la femme en milieu fang lorsque les traditions la contraignent au rituel du veuvage par exemple. Ma-Kaandu, la grand-mère détentrice de la parole ancienne et vigilante à sa sauvegarde, et Ytsia-Moon, le petit-fils distrait qu’Auguste Moussirou-Mouyama installe dans Parole de vivant comme au seuil d’un monde qui s’effondre, doivent faire le constat amer que dans le pays où la première cherche à monter la garde sur l’essence de la tradition, « personne ne sait plus ce qui a été ». Il y a aussi l’image rétive de Dignité, que Jean Divassa Nyama – attaché dès son premier roman en 1991, Oncle Mâ, à dresser une chronique du Sud du Gabon, en particulier celle du peuple Punu – a su fixer (
La Vocation de Dignité) comme l’une des rares figures féminines à s’être émancipées de la tradition rurale si peu favorable à l’indépendance de la femme. 

Une place de plus en plus marquante

Ce qui assure à la production gabonaise montante sa fécondité, quels qu’en soient le genre et la variété des styles (53 cm, de Bessora en étant une variation non dépourvue d’humour), c’est qu’elle garde la matière privilégiée de la littérature africaine francophone : à savoir l’existence et la coexistence d’hommes et de femmes lâchés dans un espace triplement marqué de leurs estampilles par les histoires traditionnelle, coloniale et postindépendante. D’Au bout du silence (Laurent Owondo) au Procès d’un prix Nobel (Séraphin Ndaot), du Bruit de l’héritage (Jean Divassa Nyama) à Fureurs et cris de femmes (Ntyugwetondo Rawiri), et de l’Histoire d’Awu (Justine Mintsa) à
La Fin d’un mythe (Junior H. Otiembé), en passant par Les Matitis (Hubert Freddy Ndong-Mbeng), L’Enfant des masques (Ludovic Obiang), Le Bourbier (Armel Nguimbi Bissiélou) ou encore Tous les chemins mènent à l’Autre (Janis Otsiémi), cette écriture émergente, sensible aux noces de la nature et à la volupté de la flore, n’est par ailleurs jamais indifférente au sort culturel, politique et spirituel du pays qui lui sert de contexte immédiat. De manière à la fois lucide et sentimentale, elle aménage, de décennie en décennie, une place de plus en plus marquante dans le corpus des œuvres  africaines.

Cette parole littéraire contribue efficacement à faire connaître une partie de l’Afrique dont, il n’y a pas si longtemps, le Père Trilles (1902), pionnier dans les écrits relatifs à l’histoire humaine et littéraire du Gabon, rendait encore compte en usant de Mille lieues dans l’inconnu comme titre d’un de ses ouvrages.

Papa Samba DIOP

Université Paris XII -Val de Marne

Consulter aussi

Textes critiques sur la littérature gabonaise

1. Le roman gabonais des origines à nos jours – Jean Léonard Nguéma Ondo roman_gabon…