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La différance vient du mot différence et s’appui sur le participe présent du verbe différer. Mais la différance n’est pas la différence. La différence distingue, oppose, met en vis-à-vis deux réalités qu’il s’agit d’apprécier. Parmi elles une sera intronisée et l’autre sera minorée. La différence oppose les concepts, les met en état d’agonalité. Une lutte sans merci s’établit entre les concepts dont chacun récuse toute altérité. La différance, elle, est contestatrice. Elle marque son caractère par l’anomalie orthographique qui la fait perdre le « e » pour le « a ». Le  « a » inscrit le mouvement dans la différence. Elle affirme que le concept ne trouve pas son altérité en l’autre mais en soi. Et c’est toujours déjà en soi que s’opère déjà la différence. Ainsi si l’on prend le concept de nature, on ne l’opposera  pas, par la loi de la différance, à la culture. C’est en elle-même qu’elle sera déjà culture, bien avant toute forme d’altération. La différance avec son « a » rend caduque les oppositions de concept; les rend intenables. 

  Dans le champ de l’ordre littéraire, la différance intéresse en ce qu’elle est une question posée à l’écriture. Comme le souligne DERRIDA dans sa communication introductive de la différance devant ses pairs de «  la société française de philosophie » : « Je rappelle donc, de façon préliminaire, que cette discrète intervention graphique qui n’est pas faite d’abord ni simplement pour le scandale du lecteur ou du grammairien, a été calculée dans le procès écrit d’une question sur l’écriture »3. C’est en réfléchissant sur l’écriture que DERRIDA est arrivé au soupçon d’une réalité qui impossibilise toute distinction et qu’il a nommée différance. Elle trouve sa racine, d’abord dans le principe sémiologique saussurien qui affirme l’arbitraire du signe et le caractère différentiel de celui-ci. 

 « La thèse de l’arbitraire du signe […] devait interdire de distinguer radicalement signe linguistique et signe graphique […] Or à partir du moment où l’on considère la totalité des signes déterminés, parlés et à fortiori écrits ,comme des institutions immotivées, on devrait exclure tout rapport de subordination naturelle, toute hiérarchie naturelle entre des signifiants, ou des ordres de signifiants. Si « écriture »  signifie inscription et d’abord institution durable d’un signe et, (c’est le seul noyau irréductible du concept d’écriture), l’écriture en général couvre tout le champ des signes linguistiques » 4.A côté de   la  non-motivation du signe, il y’a aussi son caractère différentiel. En effet la langue se construit par des différences. C’est l’impossible être soi, car aucun mot à lui seul ne pourra remplir une langue. Il conjugue avec les autres mots pour être et se réaliser. Cette conjugaison se nomme comme la chaîne de la relation entre les signes. Relation par laquelle aucun concept ne se fait soi. « Dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs. Qu’on prenne le signifié ou signifiant, la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles ou des différences phoniques issues du système »5. La différence et plus tard la différance est déjà inscrite dans la langue et nous pousse à réfléchir sur « le plus irréductible de notre temps ». L’importance des études littéraires se trouve là. C’est à ce niveau que devrait porter notre cogitation. 

Différance vient également de différer, signifiant temporiser.   « Temporiser, c’est recourir, consciemment, ou inconsciemment à la médiation temporelle et temporisatrice d’un détour suspendant l’accomplissement ou le remplissement » 6. C’est accepter un détour, un retard, une remise à plus tard .Différer signifie aussi ne pas être identique, être autre, discernable, en espacement. C’est la possibilité de la perte de soi en soi. L’impossibilité d’un droit à la présence. La différance venant de la double postulation de différer, « c’est ce qui fait que le mouvement de la signification n’est possible que si chaque élément dit « présent », apparaissant sur la scène de la présence, se rapporte à autre chose que lui-même »

La différance c’est ce qui met tout signifiant en situation de trace différentielle. Pour nous mettre au faîte de la réalité de ce mouvement, faisons une anthologie d’extraits éloquents et se rapportant à celle-ci.   

1. « écriture qui critique, déconstruit, force l’opposition traditionnelle et hiérarchisée de l’écriture à la parole »8

2.  « économie qui met en rapport l’altérité radicale ou l’extériorité absolue du dehors avec le champ clos, agonistique et hiérarchisant des oppositions philosophiques »9

3. « Mouvement  « productif et conflictuelle » qu’aucune identité, aucune  unité, aucune simplicité originaire ne saurait précéder, qu’ aucune dialectique philosophique ne saurait relever, résoudre ou apaiser et qui désorganise « pratiquement », « historiquement » , « textuellement », l’opposition ou la différence (la distinction statique)des différents »10

4. « Supplément dont le glissement se dérobe à l’alternative simple de la présence et de l’absence. Dès que le dehors d’un supplément s’est ouvert, sa structure implique qu’il puisse lui-même se faire « typer », remplacer par son double, et qu’un supplément soit possible et nécessaire. Nécessaire parce que le mouvement n’est pas un accident sensible et « empirique », il est lié à l’idéalité de l’eidos, comme possibilité de la répétition même »

La différance est trace, écriture, économie, mouvement et supplément, mais encore une somme d’indécidables. 


4 .DERRIDA (Jacques) , De la grammatologie ,Ps, Minuit,1967, p.65.  5 .DEERIDA, (Jacques) ,Marges la philosophie, op.cit ,p.11  

6 .DERRIDA,(Jacques), op.cit ,p.8.  

7 .DERRIDA (Jacques) , idem, p.13.  

8 .DERRIDA (Jacques ) , La dissémination , Paris ,Minuit , 1967, p.10.  

9 .DERRIDA (Jacques)  op.cit, p.11.  

10 .DERRIDA(Jacques) , idem , pp12-13.  

11 .DERRIDA (Jacques) ,ibidem,p124-125..  

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