derrida.jpg

Disons que Derrida est un penseur de la différence. Mais encore… penseur de la différance avec a. Par ce « a » il désire retenir l’attention sur l’énigme du monde, sur la perte aurorale de l’essentiel. Le « a » nous dit que quelque chose manque, est absente. Chose absente qui seule pourrait permettre la totalisation. Une différence radicale fissure le sens et l’empêche d’être présent parce qu’il se manque à lui-même, ne peut décider de ce qui lui manque, de ce qui demeure absent. Le « a » de différance indique donc l’absence, l’absence du sens à lui-même et à tous ceux qui le cherchent. Le « a » c’est l’ellipse au cœur du sens. Un manque invisible et indéterminable. A côté de cette dimension elliptique, le « a » de différance indique aussi l’a-centralité. Ce qui est et est sans centre. Centre décentré, en dérive, soumis au jeu, à l’absence de présence et incontrôlé. Le centre c’est l’homme, Dieu, le sujet, l’existence, l’idée…, etc. Le décentrement c’est la reconnaissance de leur mort, de leur impossibilité à maîtriser le sens se jouant de tous dans des substitutions infinies de signes. Le centre est ce qui manque. Signifiant le manque, l’a-centralité, le « a » de différance implique aussi le jeu : mouvement permis par le manque, l’absence de centre ou d’origine ; ce qui détermine la non-totalisation. Mais ce jeu est surtout écriture c’est-à-dire « aventure […], dépense sans réserve »85 . Arrivé à ce niveau que peut-on retenir de la différance ? Ceci : « ce qui s’écrit ici différance marque l’étrange mouvement, l’unité irréductiblement impure d’un différer, détour, délais, délégation, division, inégalité, espacement dont l’économie excède les ressources déclarées du logos classiques »86    Comme  critique et théoricien de la littérature, Derrida propose une « méthode » d’approche du texte connue sous le nom de déconstruction. C’est une analyse libre cependant minutieuse et rigoureuse du discours. Libre parce qu’elle n’est que ce qu’elle produit et ce qu’on  en fait. Rigoureuse parce que soumise à ce qu’Umberto Eco nomme « intentio opéris »87 ou intention du texte. Elle est une sorte de second discours porté sur une interprétation hégémonique, un stéréotype, une explication stable et apodictique, une violence « au sujet des conflits, tensions, différence des forces ». Elle part du principe que toute pensée stable est destabilisable, qu’il y a dans toute position apodictique une part d’impensé qu’elle ne prend pas en compte et qui la remet en cause, la rend caduque. La déconstruction oriente son geste sur cet impensé qui en terme derridien porte le nom de restance : ce qui reste et fait qu’une interprétation ne soit jamais sûre. La déconstruction est la pensée du reste ; la « quête de ce qui reste ou résiste encore dans le concept […] c’est-à-dire ce qui oublié, refoulé, méconnu ou impensé dans le « vieux » concept et dans toute son histoire, veillerait encore »88, destabilisant, désarticulant le discours hégémonique ou de légitimité à partir duquel s’est toujours pensé le concept. La pratique déconstructive se fait à plusieurs niveaux et nous allons donner trois versions, trois possibilités de ce qui se peut concevoir comme déconstruction. 

Premier exemple : Tiré d’Eperons, les styles de Nietzsche89

    But : Désarticuler le discours pour faire ressortir la trame textuelle et, par la même, y défaire le lieu stable, d’une origine ou d’un telos. 

   Objet : Les deux faces du signe : un concept indécidable et un signifiant intenable. 

   Niveaux de lecture : 

-  matériel : instance du signifiant 

-  notionnel : instance conceptuelle 

- Meta-opérationnel : Articulation générale du sémantique et du syntaxique. 

Deuxième exemple : Extrait de L’écriture et la différence90

-  Commentaire : Dessein général d’un livre. Compréhension du signe lui-même (Intention de l’auteur. Parler le langage de ce qu’on veut déconstruire). 

- Interroger les présuppositions philosophiques et idéologiques de ce langage. 

-  Lire par dessus ce langage, hors de son immédiateté ce qui est latent et qui le disloque. 

Troisième exemple : Extrait du mémoire de maîtrise de Bellarmin MOUTSINGA intitulé La déconstruction dans cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire (U.O.B., octobre 1996). 

- Pratiquer une coupure arbitraire après avoir rappelé que le texte prescrit la Césure91

- Repérage des oppositions de concept. 

- Dévoiler les présuppositions métaphysiques et idéologiques. 

- Montrer comment l’opposition est défaite dans le texte même. 

- Phase de renversement de l’opposition classique et déplacement général du système. 

Ces exemples de pratiques déconstructives donnés, on peut retenir que « la déconstruction comme telle ne se réduit ni à une méthode ni à une analyse (réduction au simple), elle va au-delà de la décision critique même »92. « Déconstruire, c’est un geste à la fois structuraliste et antistructuraliste. On démonte une édification […] pour en faire apparaître les structures, les nervures ou squelette […] mais aussi la précarité ruineuse d’une structure formelle qui n’expliquait rien, n’étant ni un centre, ni un principe, ni une force, ni même la loi des évènements, au sens le plus général de ce mot »93

 




85 A ce sujet lire le chapitre consacré à ‘’ l’Ellipse’’ dans l’écriture et la différence, PS, Seuil, 1967, PP. 431-436  86 Quatrième de couverture de l’écriture et la diffrénce, op.cit.  87 « intentio opéris », concept écolien que l’on peut retrouver dans Les Limites de l’interprétation parmi tant d’autres essais d’Umberto ECO  88 DERRIDA Jacques, Politiques de l’amitié, PS, Galilée, 1994, P.127  

89 DERRIDA Jacques, Eperons, les styles de Nietzsche, PS, Flammarion, 1978, P.P.13-17   90 DERRIDA Jacques, L’écriture et la différence, PS, Seuil, 1967, P.P.53, 54,70  91 DERRIDA Jacques, La dissémination, PS, Seuil, op.cit, 1971, P.333   92 DERRIDA Jacques, Points de suspension. Entretiens, PS, Galilée, 1992, P.89  93 DERRIDA Jacques, op.cit, P.88  

Consulter aussi

Résistance contre l’implantation coloniale entre 1905 et 1920 au Gabon

II s’agit de placer tout autour des monts du Chaillu un cordon de postes avec des ef…